HISTOIRE & PATRIMOINE n° 101 Juillet 2021 | Page 29

En ce mois de juin 2019 , le restaurant sur le port m ’ a rappelé un passé parfois évoqué par mon père . Le souvenir de la halte qu ’ ils y avaient faite contrastait avec la gravité du moment . Mon père s ’ en étonnait encore . Père et fils s ’ y étaient offert un moment hors du temps à déguster des huitres de Pen Bé devant la Vilaine . Quand le Monde va basculer , Émile interrompt le cours des choses , il savoure des huitres - le connaissant , c ’ est au moins une bonne douzaine - accompagnées de Gros Plant ou de Muscadet . À ce moment-là , c ’ était ce qui comptait . J ’ ai pensé que , sous couvert d ’ une balade estivale somme toute anodine , ces moments étaient plus importants qu ’ ils n ’ en avaient l ’ air . Dès lors que je me suis mis au travail , je l ’ ai souvent constaté , documents , photos , informations , écrits ont fait surface , convergé vers moi pour m ’ aider à faire revivre ce 22 août 1939 . Peu à peu , mine de rien , l ’ importance symbolique de cette randonnée se révélait . Émile assumait volontiers de manière expansive sa fonction de patriarche qu ’ il revendiquait . Il ne dédaignait pas de s ’ adresser de haut à la famille . Mais ce jour-là , il choisit d ’ être discret et de passer quelques heures de solitude avec son fils , avant que tout change . Il était peu familier avec son fils , mais ça devait être une journée d ’ hommes . Il n ’ emmène pas sa fille Colette , qui pouvait certainement les accompagner . Émile considère qu ’ on ne mêle pas les enfants aux affaires des parents . « Ça ne te regarde pas » a toujours été sa réponse aux questions de son fils . Pour comprendre le personnage , il faut aussi prendre en compte les traumatismes que la guerre lui a infligés . Ses cinquante mois de captivité l ’ ont marqué . Le paroxysme en fut la punition qu ’ il subit pour avoir présenté le drapeau tricolore lors de l ’ appel du soir du 13 juillet 1915 au camp de Meyenburg . Le Conseil de guerre l ’ enferme en cellule au régime strict . Paradoxalement , il vécut ces moments comme une opportunité , sa manière pour les supporter : « J ’ ai connu là les heures les plus fécondes de ma vie et presque les plus heureuses . Cela a duré quarante-huit jours et j ’ étais prêt à y rester des années . Enfin seul ! »… « Et ce divin silence de la prison , silence qui n ’ existe que là , silence où l ’ on entend battre son propre cœur ! Dieu ! que c ’ est bon de ne plus rien entendre ! Que c ’ est bon de ne plus parler ! »… « La demi-inanition même , en allégeant le corps , libère l ’ esprit . On pense avec intensité . » 1 . À ce jeu dangereux , Émile n ’ est peut-être jamais totalement sorti de sa cellule de Meyenburg . La notion de stress post-traumatique lui aurait-elle été compréhensible que ce qu ’ il dit en évoquant son enfermement permet de penser qu ’ il aurait décidé de ne pas se défaire de ce sentiment de bien-être dans la solitude , sa compagne dorénavant . Nous ne savons rien de leurs échanges pendant cette randonnée . À notre connaissance , Émile qui avait le sonnet facile n ’ a pas raconté cette balade , mais ils n ’ ont pas dû se dire grandchose d ’ important . De plus , à bicyclette , Émile a l ’ habitude d ’ avaler les kilomètres . Son rythme c ’ est à raison de deux fois cinq heures par jour , de cinq à dix heures et de quinze à vingt heures . À Jean-Claude de le suivre ! Au-delà des paroles , l ’ important est le geste que représente cette journée , ces moments à pédaler ensemble dans la campagne bretonne , ces collations , le salut aux anciens et le rappel des beaux jours baulois devant la tombe de Guérande et le Moulin du Diable . Au lecteur le soin d ’ imaginer le reste .
Alain Moussat
1 - L ’ Âme des camps de prisonniers , Émile Moussat , Éd . Lavauzelle , Paris , 1935 , p . 114-115 .
Ci-dessus La Vilaine , de nos jours , vue du port de Tréhiguier .
( Photo Alain Moussat ). juillet 2021 - HISTOIRE & PATRIMOINE - n ° 101 — 139