Gang de Biches Numéro 6 - Juillet/Août 2019 | Seite 8

QUEEN BICHE - 9 8 - QUEEN BICHE DANS LA FAMILLE BAD BITCHES, JE VOUDRAIS... RESTAURANT EXTRAORDINAIRE  Claire Sarfati  Marion Le Guenic Il est presque 13h et on s’installe à une table du restaurant Le Reflet, à Nantes. Ça s’active en salle. Depuis décembre 2016, ce restaurant nantais atypique fait parler de lui, non seulement pour sa cuisine locale et de qualité, mais aussi pour son « petit truc en plus » : il est le premier restaurant français à employer des personnes porteuses de Trisomie 21, en tant qu’employés ordinaires. Avec Flore Lelièvre, la fondatrice, on fait le bilan de cette folle aventure, à quelques mois de l’ouverture d’un second Reflet à Paris. Bonjour Inès, peux-tu nous présenter Gender Games ? J’ai créé Gender Games dans l’idée d’allier les valeurs féministes au divertissement. Mon premier jeu, Bad Bitches Only, est une sorte de jeu de charades féministe. Dans la boîte, il y a 250 cartes avec uniquement des noms de femmes qui ont marqué l’histoire, réelles ou fictives, de toutes les époques et dans tous les domaines. Le but du jeu est de faire deviner un maximum de cartes dans un temps limité, selon différentes règles. Chaque partie est différente mais je peux vous dire qu’il y a toujours des fous rires ! Comment t’est venue cette idée ? L’été dernier, j’ai voulu organiser une session jeux dans un parc avec des ami·e·s féministes. Mais je n’avais aucune idée de quel jeu leur proposer parce qu’il n’en existait aucun qui réponde vraiment à des critères féministes. Du coup, j’ai décidé de créer le mien, avec mes petites mains ! En voyant que tout le monde aimait l’idée, je me suis dit qu’il fallait en faire profiter plus de personnes. C’est comme ça que je me suis lancée ! Quels ont été tes critères pour choisir les 250 Bad Bitches qui figurent dans ton premier jeu ? La sélection a été très difficile ! Je voulais un mélange assez équilibré pour représenter tous les domaines, de la science au sport, à l'art, à la politique... mais aussi répondre à des critères d’intersectionnalité et donc avoir des femmes racisées - il y en a près de 50% dans le jeu -, des personnes d’identité de genre différentes, par exemple trans ou non binaires, diverses orientations sexuelles, des femmes en situation de handicap, etc. Enfin, je voulais qu’il y ait des références venues du monde entier. Ça a été un long travailI pour trouver cet équilibre dans la séléction afin que le jeu soit drôle tout en étant une occasion de faire des découvertes. D’ailleurs, j’ai inclus dans la boîte le Bad dico : un petit livret qui reprend toutes les figures qui sont présentes dans le jeu et qui explique en quelques lignes qui elles sont et ce qu’elles ont fait. Tu l’auras compris, le plus important pour moi c’est la notion de représentation. J’ai, d’ailleurs, inscrit la devise « Representation matters », en doré sur la boîte du jeu ! Et comme ça passe aussi par le fait qu’il y ait des femmes aux commandes, je privilégie de collaborer avec des femmes ou des minorités de genre dans mon travail. C’est ça aussi le féminisme. Est-ce que tu prépares déjà les jeux suivants ? Les idées ne manquent pas, les projets et les collaborations commencent à se mettre en place, mais pour l’instant je veux déjà mener à bout Bad Bitches Only. D’ailleurs, j’ai prévu de sortir plusieurs extensions au fil des mois, et la première est déjà disponible : elle s’appelle Feminist warriors et se concentre sur les militant·e·s de la cause féministe.  ---------------------------------------------------- Le jeu Bad Bitches Only est disponible sur www.playgendergames.com Depuis quelques mois, Inès fait partie de ces jeunes entrepreneures qui se lancent avec passion. Suite à une campagne de financement participatif plus que réussie, elle a sorti Bad Bitches Only, le premier jeu de société féministe créé et édité par son entreprise, Gender Games. Rencontre avec cette jeune femme talentueuse qui fait rimer fun avec féminisme et qui, au passage, parvient à véhiculer les valeurs inclusives qu’elle défend ardemment. M ême si elle répète que c’est un projet d’équipe, l’aventure n’aurait jamais commencé sans Flore : ayant un frère atteint de Trisomie 21, elle a toujours été sensibilisée au sujet du handicap et l’a naturellement inclus dans son projet de fin d’études en architecture d’intérieur. Ce qui aurait pu rester une bonne note pour un diplôme est finalement devenu le projet de sa vie. Son objectif principal ? Créer un lieu dans lequel les porteurs de handicap peuvent avoir un travail classique, hors des milieux protégés*, « pour montrer qu’ils peuvent travailler comme tout le monde et que ça peut être économiquement viable. » Et ça l’est ! Le restaurant ne désemplit pas depuis son ouverture et les équipes, autant que les client·e·s, sont ravi·e·s. Au-delà de l’apprentissage du métier de la restauration, les sept employé·e·s trisomiques du Reflet ont tou·te·s gagné en assurance, en confiance et en autonomie. Un réel épanouissement personnel qui fait « qu’ils n’ont plus envie de partir ! », nous dit Flore, également car ils et elles sont conscient·e·s de la rareté d’un établissement comme celui-ci. Côté cuisine, le Reflet a fait ses preuves : « On est reconnus comme un restaurant en tant que tel, au-delà du projet social et c’était aussi ça le challenge. Car si tu mises tout sur l’expérience sociale, les gens viennent une fois mais ne reviennent pas. » Leur succès a depuis eu un effet boule de neige dont la nantaise se réjouit. À Rennes, Bruxelles ou encore La Roche sur Yon, ce sont plusieurs établissements similaires qui ont vu le jour, rassurés de voir que le schéma fonctionne. Développer pour mieux rayonner Quand on lui demande pourquoi avoir eu envie d’ouvrir un deuxième restaurant, elle nous répond, en riant, qu'elle se pose tous les jours la question en ce moment, avant de nous répondre plus sérieusement : « Une fois que tu te rends compte que ça fonctionne bien, que toute l’équipe est épanouie, que les retours clients sont juste géniaux et qu’en plus, on valide notre modèle économique, tu te dis.. pourquoi pas ? ». L’implantation à Paris découle aussi d’une envie de maximiser l’impact social, de faire résonner leur engagement pour favoriser l’inclusion, dans des espaces dédiés comme le Reflet, mais pas que. C’est une mission qui est aussi le cœur de l’association que Flore a créé en parallèle du restaurant : «  Beaucoup d’employeurs nous disent être prêts à recruter des personnes en situation de handicap mais avoir peur de mal le faire. Notre objectif c’est de les accompagner et de trouver un dispositif qui peut aider à la fois les demandeurs d’emploi et les employeurs, pour développer tout l’éco-système qui permettra l’inclusion, la vraie. » En septembre prochain, et après une campagne de financement participatif assurément réussie, c’est donc un deuxième Reflet qui verra le jour dans le Marais et créera, dans le même temps, huit nouveaux postes ordinaires pour personnes « extraordinaires ».  *qui leur donnent un accompagnement médico-social mais sans statut de salarié, ni salaire classique. --------------------------------------------------------------------------------- Le Reflet : 4 rue des trois croissants, 44000 Nantes