Gang de Biches Numéro 6 - Juillet/Août 2019 | Page 38
38 - PRENDRE ET RECEVOIR
LE PORN
DE MARC
O
PRENDRE ET RECEVOIR - 39
LA PRESSE
PORNOGRAPHIQUE
A-T-ELLE DISPARU ?
Marc-Antoine Riot
Troty
En ce milieu d’année 2019, voilà une question que l’on peut
légitimement se poser ! Depuis un peu plus de 10 ans, vous
le savez, les habitudes de consommation ont largement
évolué. Le lien entre la pornographie et internet repose
aujourd’hui sur une quasi exclusivité. Les « tubes », avec
leur mise à disposition gratuite d’un contenu mirobolant,
ont joué un rôle décisif dans cette évolution. Sachant
que, selon l’agence de statistiques Eurostat, 89% des
français possèdent un accès à internet, autant vous dire
qu’aujourd’hui, l’énorme majorité n’a plus besoin de
chercher bien loin pour se faire plaisir… Et pourtant, une
partie de la presse pornographique résiste encore.
O
ubliez la « dernière » étagère allègrement garnie d’une
multitude de magazines pour adultes en tout genre ! Dans
les différents marchands de journaux visités, seules six ou sept
références similaires peinent à se distinguer. Les buralistes
rencontrés sont unanimes : « cela fait déjà quelques années
que l’offre pour ce type de magazine diminue drastiquement
(…) il ne reste maintenant qu’un petit lot d’habitués qui
viennent se les procurer ».
Les premières revues dites pornographiques datent de la
deuxième moitié du XIX e siècle. Une loi française de 1949
visant à réprimer toute publication dont le contenu choque
la morale empêchera la distribution de celles-ci. Dès lors, leur
diffusion se fera via la vente sous le manteau ou des mises
à disposition dans les maisons closes. Il faudra alors attendre
les années 50 et le début des fameuses « guerres pubiennes »
qui aideront par la suite à ramener la pornographie papier sur
le devant de la scène. Popularisées par Hugh Hefner, grand
patron de Playboy, les « guerres pubiennes » font référence
à la période des années 50 et 60 où Playboy et Penthouse
étaient dans une véritable course à celui qui dévoilerait le
plus le sexe féminin. Bénéficiant d’une plus grande tolérance,
car européen, Penthouse dévoila, dès ses débuts (à partir de
1965), des modèles un peu plus dénudés dont on pouvait
deviner la toison. Il faudra attendre 1969 pour que Playboy
diffuse dans son numéro d’août une photo de nu intégral de
face. Par la suite, Penthouse proposera à partir de 1974 des
photos plus évocatrices, avec notamment des poses évoquant
la masturbation et des représentations plus anatomiques du
vagin, ouvert, montrant les petites lèvres. S’en suivra Hustler
et bien d’autres par la suite qui proposeront un contenu plus
« hardcore ».
Alors que reste-t-il de la presse pornographique ? Que
propose-t-elle aujourd’hui ?
Afin d’y répondre, nous nous sommes procurés quatre
magazines : Union, Dorcel Mag, Jacquie & Michel Le Mag et
Busty. Ce qui frappe d’emblée, c’est l’ajout quasi systématique
d’un DVD à chaque revue. Sur chaque DVD, 1 film et/ou
quelques scènes gratuites mais également un contenu
additionnel payant via le système Lock&Pay 1 . Le tout dans
une qualité d’image loin de la HD, pourtant omniprésente
aujourd’hui. Cela influence certainement le prix de ces revues,
qui oscille entre 7 et 10 euros, alors que celles-ci ne sont
constituées que de tout au plus 100 pages. Cependant, pour
certains magazines, cela tombe sous le sens d’avoir un contenu
vidéo vendu en plus. Prenons Dorcel Mag et Jacquie & Michel
Le Mag. Lancés respectivement en 2008 et 2016, ils ne sont que
l’adjonction papier à ce que savent faire ces deux mastodontes
de productions de films et vidéos pornographiques. D’ailleurs,
ces deux revues s’inscrivent comme la vitrine de leur propre
marque. Les articles, les interviews, les sets photos, les reviews…
quasiment tout est publicité de leurs propres productions
vidéos. Seul Dorcel Mag propose deux ou trois articles mettant
en avant du contenu non estampillé « Dorcel ». Notamment
une interview d’un jeune couple amateur, LunaXJames, dont la
chaîne PornHub vaut le détour.
Par ailleurs, ces deux magazines bénéficient d’une rédaction et
d’une mise en page plutôt soignées. Les articles sont, disons
le, plutôt bien écrits et s’accompagnent bien évidemment
de plusieurs photos. Étonnamment, Dorcel Mag et Jacquie &
Michel Le Mag ressemblent, dans le fond, à des revues somme
toute classiques. Ce qui n’est pas le cas, par exemple, pour
Busty qui n’est rien d’autre qu’un recueil de romans photos
pornographiques. Très peu de textes et beaucoup de photos,
Busty remplit bien son rôle de support masturbatoire. Quant
à Union, c’est encore autre chose. Un contenu énorme mais
une mise en page un peu plus « amatrice ». Ce qui colle en soit
parfaitement à l’image de l’auto-proclamé « n°1 des magazines
de charme » qui, depuis 1972, propose un contenu axé sur les
récits, les photos et les courriers de ses lecteur·rice·s. Avec le
temps, de nouvelles rubriques ont étoffé la composition de la
revue, comme des reportages, interviews, conseils… et même
une section questions/réponses avec une sexologue. Ici le DVD
semble être un plus non indispensable, tant Union propose
un contenu riche et varié. D’ailleurs, il est possible d’acheter un
version sans DVD pour 3 euros de moins.
En ce qui concerne la cible de ces périodiques, elle reste bien
évidemment masculine. Le champ lexical utilisé par certains
des magazines ne trompe pas. Prenons Busty par exemple
avec quelques unes de ses phrases chocs telles que « Mets
ton chibre entre mes nibards, j’aime » ou « J’adore que l’on
me prenne par le petit trou ». Jacquie & Michel Le Mag n’est
pas en reste avec en couverture, une des phrases fortes de
l’interview du rappeur Seth Guecko : « Je suis un destructeur
de chatte ». Ajoutez à cela 90% de photos de corps féminins,
majoritairement en position de soumission. Vous l’avez
compris : le porno papier n’est pas pensé pour les nanas ! À
l’exception peut-être d’Union. Comme évoqué plus haut, cette
revue est rédigée pour moitié par ses lectrices et lecteurs au
travers de témoignages, récits, etc… Et surprise : il y a autant de
textes rédigés par des femmes que par des hommes !
Alors oui, la presse pornographique existe encore (un peu !)
mais, dans l’ensemble, elle n’est malheureusement qu’une
pâle copie du porno mainstream que l’on trouve sur n’importe
quel « tube ». Même si de rares éditions essayent de se
démarquer - et d’ailleurs certaines y arrivent - la route semble
encore longue et le combat perdu d’avance. Mais qui sait, si
le contenu digital venait à s'essouffler, peut-être que la presse
porno retrouverait une seconde jeunesse… On croise fort les
doigts !