Gang de Biches Numéro 6 - Juillet/Août 2019 | Page 30
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POUM
CHAK
Comportements et musique : tu connais la chanson ?
CES SOIRÉES-LÀ...
Annabelle Chauvet
Gabrielle Monceaux
Je danse le MIA en 1994, La Fiesta de Patrick Sébastien
quatre ans plus tard, ou encore Hips don't lie de Shakira
en 2006, toutes ces chansons sont des tubes. Ce mot a,
par ailleurs, été inventé par Boris Vian pour désigner
des morceaux de variétés à grand succès et aux paroles
creuses… comme un tube ! Partout, ils ont envahi l'espace
public et créé une atmosphère le temps d'un été. Tout le
monde se rappelle avoir dansé sur la Macarena en colo
dans les années 1990, et sur Façon sex de Tribal King au
camping ! Avec plus de 168 millions de vues sur Youtube
pour Copines et 383 millions pour Djadja, tout porte
à croire que Aya Nakamura détienne aujourd’hui les
ingrédients des tubes de l'été ! Mais dans le fond, qu'est ce
qu'un « tube de l'été » ? Quelle est la recette du hit parfait ?
L
es hits, ces chansons au succès florissant,
souvent planétaire, qui inondent les ondes
ne sont pas toutes candidates au titre convoité
de « tube de l'été », à l'instar de Formation
de Beyoncé. Pour répondre à tous les critères,
les paroles doivent être simples, rester dans
la tête et parler de sujets légers, même si ce
n'est pas toujours le cas, comme Papaoutai
de Stromae, chanson sur sa quête identitaire.
Travail de longue haleine, ou coup de chance
éphémère, les tubes semblent avoir une recette
bien particulière.
À ce propos, le journaliste américain, John
Seabrook, auteur de Hits ! Enquête sur la
fabrique des tubes planétaires explique que
pour composer un bon tube, il faut mettre
à distance la musique traditionnelle. Par
exemple, l'image du guitariste mélancolique
qui écrit une chanson d'amour pendant des
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heures, n'est pas d'actualité quand il est
question de tubes. Au contraire, John Seabrook
souligne l'importance pour les producteurs et
compositeurs - les processus étant par ailleurs
simultanés - de produire des dizaines de sons
par jour dans l'espoir que l'un d'eux devienne
un succès notable. Il devient impossible de
jouer et d'enregistrer des « vrais » instruments
dans ces conditions, c'est pourquoi les auteurs
de tubes ont recours à la musique informatisée.
Cette méthode est héritée de Jamaïque où les
musiciens les plus pauvres, n'ayant pas les
moyens d'utiliser de véritable instruments
de musique, ont commencé à reproduire les
sons sur ordinateur. S'ajoute à cela le travail
des songwriters, les paroliers et compositeurs
de l'ombre, nouveau maillon de la chaîne
musicale, devant capter l'attention du public
en sept secondes en moyenne pour un tube.
Pour John Seabrook, les paroliers « écrivent
une chanson, mais aussi de véritables rôles. Par
exemple quand Rihanna chante Diamonds, elle
est plus qu'une chanteuse, c'est une actrice ».
Alors, si on résume, pour un bon tube de l'été,
il faut : un ordinateur, un talent prolifique, des
interprètes charismatiques, des sons entêtants
et accrocheurs en un temps record, et puis aussi,
avouons-le : de la chance. Le groupe suédois Ace
of bases en a largement bénéficié par exemple.
La légende urbaine veut que leur maquette de
la célébrissime chanson All that she wants soit
restée coincée pendant deux semaines dans
l'autoradio d'un producteur, Denniz Pop, qui
avait voulu l'écouter en voiture, arguant qu'un
bon tube est aussi la bonne BO d'un road trip.
Condamné à écouter répétitivement le morceau
qu'il n'avait pourtant pas aimé, le producteur
suédois a fini par être conquis par le refrain
entêtant de All that she wants. Résultat : 23
millions de singles du tube s'écoulent. De là,
les auteurs de tube de l'été gardent en tête que
ces morceaux n'ont pas pour ambition d'être
écouté une seule fois, mais bien d'être apprécié
au fur et à mesure des écoutes, jusqu'à ne plus
pouvoir s'en passer.
Certains expliqueront également le succès de la
pop par son aspect lisse et dépolitisé, bien qu’il
soit difficile de ne pas entendre les messages
politiques derrière certains titres. Anomalie
ou changement de ton dans les hits, les tubes
féministes de Angèle comme Balance ton quoi
sont ainsi devenus des indispensables de
la bande son de l'été 2019 malgré le discours
engagé de la chanteuse.
L'INTERVIEW
Agnès Gayraud est à la fois l'autrice et interprète du
doux projet musical La Féline, mais aussi philosophe.
Ces deux parties d'elle-même se rencontrent pour
mieux nous expliquer les dessous de la pop.
QU'EST CE QU'UN TUBE ?
C'est un mélange de magie et de rationalité. Il y a à la fois un
savoir-faire, une division du travail (songwriter, producteur...)
qui rationalise la production et permet de créer à la chaîne,
mais aussi de la magie. Un morceau comporte aussi en lui
quelque chose d'inattendu et de singulier. Par exemple,
bien que les intelligences artificielles soient très douées et
capables de produire un grand nombre de titres, il manque
la petite part d'individualité et de singularité dans une
chanson qui fait d'elle un tube. De la même façon qu'un
être humain va tomber amoureux en entendant le rire de
quelqu'un, sans regarder si ses yeux sont parfaitement
symétriques, il y a une part d'inexplicable dans le goût pour
une chanson.
LA POP NOUS APPREND-ELLE DES CHOSES DE
NOTRE SOCIÉTÉ ?
Il y a une une adresse démocratique dans la musique
pop, une promesse d'accueillir tout le monde et toutes les
oreilles, ce qui rend la chose encore plus profonde. Cette
promesse se prolonge dans la production et la diffusion
de ces tubes. Comparé à la musique savante, moins
ouvertes aux variations de l'individu, être une femme, un
noir, un homosexuel ou une ado, dans la pop est possible.
Je dirais même qu'il y a une obsession de l'individu, les
artistes se demandant comment être un virtuose d'eux-
mêmes. C'est un art profondément démocratique, et
je pense qu'il n'y en a pas de plus ouvert au XXIe. Cela
renforce le contexte très identitaire de nos sociétés avec
une expression très singulière de chacun. Dans les années
1980, les goûts paraissaient plus homogène. Il y avait des
« kings of pop » qui en réalité étaient l'expression d'une
supériorité américaine. Aujourd'hui, la pop a pu s'épanouir
dans les démocraties et en dit beaucoup sur notre droit à
l'expression et notre empathie.
EN TANT QU'ARTISTE, AVEZ-VOUS POUR DÉSIR
DE COMPOSER DES TUBES ?
Comme musicienne, je n'ai pas envie de reproduire certaines
contraintes des hits même si j'ai envie de créer quelque
chose de puissant et valable. Certains morceaux comme I
put a spell on you de Screamin' Jay Hawkins deviennent
des classiques de la pop sans avoir été des tubes !
L'esthétique de la pop cristallise l'idée que la musique est
un art accessible à tous, sans vérité, et de bonne qualité. Il
y a une espèce d'échec si ce n'est pas un hit, on veut que la
beauté de la musique rime avec évidence.