Gang de Biches Numéro 6 - Juillet/Août 2019 | Page 26
26 - PHYSIQUE CHIMIE
COMBIEN POUR MES OVOCYTES ?
Pauline Allione
Laura Muller
PHYSIQUE CHIMIE - 27
cadeau, certes, mais peu incitatif à se lancer dans un
traitement d’une douzaine de jours - sans compter le
bilan médical et l’entretien avec un·e psychologue -
tout le monde en conviendra.
La comédienne Klaire fait grr a récemment décidé de
sauter le pas et de donner ses ovules, tout en racontant
les démarches dans un podcast, joyeusement intitulé
Plaisir d’offrir. Au cours de son récit, elle met en
lumière un élément qui différencie les non-donneuses
des donneuses en France : ces dernières, au cours
de leur ponction, ont la possibilité de conserver une
partie des ovocytes congelés pour elles-mêmes, dans
le cas où elles auraient des problèmes de fertilité plus
tard. Un avantage qui n’est proposé qu’aux donneuses,
et qui peut paraître incitatif à certains égards.
Les ovules soumis à la loi du marché
Chez nos voisins belges aussi, la loi est claire : « Ce
don doit être un acte volontaire, gratuit et altruiste ».
Mais elle prévoit une indemnisation de la part du
couple receveur à destination de la donneuse. Cette
somme n’étant pas précisée, elle laisse une marge de
libre interprétation aux hôpitaux, qui pratiquent des
tarifs de manière opaque. Une journaliste de la RTBF,
se faisant passer pour une donneuse, s’est chargée
d’appeler les différents hôpitaux : les indemnisations
s’alignent généralement sur une fourchette allant
de 500 à 2 000 €. Les motivations du don peuvent
alors prendre une forme intéressée, comme cette
femme que la journaliste avait rencontrée et qui en
était à sa quatrième ponction : « Les 8 000 € qu’elle
a déjà empochés ont servi à financer des travaux
dans son nouvel appartement. Ses copines, qui sont
nombreuses à avoir, comme elle, donné leurs ovocytes,
sont “allées en vacances ou ont fait du shopping” »
relate-t-elle. En Espagne, les tarifs sont fixes : depuis
2006, pour faire face à une pénurie d’ovocytes, l’Etat
prévoit une indemnisation financière d’environ 1 000 €
pour les donneuses. Une somme qui a officiellement
pour but de compenser les risques encourus et les
désagréments subis au cours de la procédure.
« Toute rétribution en contrepartie d’un don
d’élément du corps humain est interdite par la loi
française », annonce l’Agence de biomédecine qui
régule le don de gamètes en France. Bien loin des
préoccupations éthiques, certains pays ne se gênent
pas pour inciter - si ce n’est appâter - les femmes
à donner leurs ovocytes : des sommes suffisantes
pour financer des études, des primes pour l’origine,
les mensurations et les diplômes… Plongée dans
le monde de la procréation médicalement assistée,
pour un tour d’horizon des contreparties qui
accompagnent le don d’ovules d’un pays à l’autre.
Ou lorsque la pression financière se livre à un bras
de fer avec la bioéthique.
É
quivalent féminin du don de sperme, le don
d’ovocytes permet à des couples ayant des
problèmes de fertilité - ils sont un sur six en France -
de bénéficier des cellules reproductrices d’une autre
femme. Problème : la demande (plus de 3000 couples)
est largement supérieure à l’offre (en 2016, 746 femmes
donnaient leurs ovules). Dans l’hexagone, le don de
gamètes est encadré par la loi de bioéthique, qui
garantit un acte anonyme, gratuit et volontaire. C’est-
à-dire qu’il ne doit être la source d’aucune pression :
l’intégralité des frais (non médicaux y compris) liés aux
dons sont pris en charge, mais la donneuse ne reçoit
aucune contrepartie financière. Pour la remercier de
son geste, elle se voit offrir un bouquet de fleurs : un
Dans certains pays, comme aux États-Unis, les ovules
sont une marchandise comme une autre, soumis à la
loi du marché. Bien que le National Organ Transplant
Act interdise la vente d’organes, les donneuses
sont officiellement indemnisées pour la lourdeur
du traitement hormonal, comme en Espagne. En
moyenne, les femmes touchent 6 000 $ par don, soit
4 600 €. Et comme l’explique le Los Angeles Times,
les femmes asiatiques, plus demandées en raison de
l’augmentation de couples asiatiques stériles, peuvent
exiger jusqu’à 20 000 $, soit 15 400 €. Car contrairement
à l’anonymat garanti en France, le couple demandeur
peut choisir sa donneuse, afin d’optimiser la
ressemblance avec l’enfant. Le choix qui en résulte est
souvent la somme de critères physiques et du niveau
d’instruction.
La pauvreté, socle de l’industrie de la naissance
En Chine, le don d’ovocytes est soumis à un trafic
important, bien que la loi en interdise le commerce.
Des cliniques privées font leur publicité dans les
universités et sur les réseaux sociaux pour rechercher
des « bénévoles ». Une journaliste du Quotidien de la
Jeunesse de Chine a entamé les premières démarches,
révélant que la transaction varie généralement entre
2 500 à 10 500 €, mais peut aller jusqu’à 50 000 €. Ces
« frais de bouche », comme ils les appellent, sont fixés
selon des critères physiques et intellectuels : âge,
mensurations, niveau d’études. Pour les étudiantes,
peu averties des risques encourus, le don d’ovocytes
devient un moyen de financer leurs études.
« Recrutées par des agents qui
touchent des commissions, les
donneuses sont souvent pauvres.»
En Inde, où la procréation médicalement assistée n’est
pas encadrée par la loi, la naissance est une véritable
industrie : on estime à 3 000 le nombre de « cliniques
de la fertilité ». À la clinique New Life, il faut ajouter
3000 € aux 17 500 € de la gestation pour autrui (GPA) si
l’on veut bénéficier des ovules d’une femme indienne.
L’établissement assure que cette dernière se verra
reverser 730 € de cette somme. Recrutées par des
agents qui touchent des commissions, les donneuses
sont souvent pauvres, parfois à peine majeures :
certaines se font ponctionner tous les deux mois,
d’autres cumulent les dons avec la GPA en devenant
mères porteuses. En 2010, une adolescente de 17
ans décédait après son troisième don à Bombay. En
2014, une femme mourait dans une clinique de New
Delhi après que ses gamètes aient été prélevées. Le
Conseil Indien de la Recherche médicale, lui, en reste
aux recommandations : pas plus de six ponctions par
donneuse, attendre trois mois entre chaque don… Des
conseils peu appliqués, faute de sanctions.
Cette indemnisation, dont le terme ne sert qu’à éviter
celui plus brutal de rémunération, vient court-circuiter
la question éthique et perturbe largement la notion
du don qui, par définition, ne demande rien en retour.
Elle attire en premier lieu les femmes pauvres et plus
vulnérables, et les incite à donner leurs ovules pour de
mauvaises raisons, parfois sans connaître les risques
physiques et psychologiques encourus : douleurs,
hémorragie, infection, syndrome d’hyperstimulation,
oedème… L’aspect mercantile que prend le don
dans certains pays se rapproche aussi parfois
dangereusement de la marchandisation du corps
humain, transformant le don en source de revenus.
Et ce d’autant plus lorsque les règles encadrant les
ponctions ne sont pas respectées, maquillant à peine
le pillage biologique en acte de générosité.