Gang de Biches Numéro 6 - Juillet/Août 2019 | Page 20
CULTURE MÉDIA - 21
LES PUTAINS
HAUSSENT
LE TON
Pauline Allione
L
Avec Le Putain de podcast, les prostitué·es racontent
leur quotidien. Parler en oubliant les tabous,
dépasser les clichés qui entourent le travail du sexe
et montrer la réalité, brute et sensible... Un souffle de
libération s’échappe de ces voix, jusque là étouffées et
stigmatisées.
Troty
oubna, 27 ans, est une ex-putain, comme elle dit.
Après avoir quitté le milieu, elle a voulu donner
la parole à ses ancien·ne·s collègues, trop souvent
invisibles aux yeux de la société. En préambule de
chaque épisode du Putain de podcast, elle effectue
une piqûre de rappel : si son émission parle de
celles et ceux qui attendent des passes sur les
trottoirs ou dans des chambres d’hôtels, le travail
du sexe regroupe un panel de métiers plus large,
allant de la prostitution aux acteurs et actrices
porno, sans oublier les camgirls.
Vers un #MeToo dans le travail du sexe ?
Le 23 novembre dernier, l’association Osez le
féminisme tenait une conférence intitulée « Les
survivantes de la prostitution prennent la parole ».
Une belle initiative pour recentrer le dialogue, si
ce n’est que les intervenant·e·s étaient tou·te·s en
faveur de l’abolition de la prostitution, oubliant
ainsi les féministes pro-sexe et autres courants.
Mais malgré son manque de parité en matière
d’opinion, la conférence aura au moins souligné
un fait : les travailleur·se·s du sexe restent encore
en marge du mouvement de libération de la parole
Toutes les deux semaines, la jeune femme tend
qui secoue les médias depuis l’affaire Harvey
son micro à un·e travailleur·se du sexe, pour qu’il
Weinstein. Et pourtant, nul
ou elle raconte son expérience
doute que ces femmes et ces
de la prostitution. Et ça tombe
« Le travail du sexe
hommes n’échappent pas au
bien parce qu’avec Loubna,
regroupe un panel de
sexisme, au harcèlement et aux
connaisseuse du milieu, les
invité·e·s ont la possibilité de
métiers plus large, allant de agressions sexuelles.
se confier sans la crainte d’être
la prostitution aux acteurs En juillet 2018, Nikita Bellucci,
jugé·e ou incompris·e. Résultat,
ex-actrice X, dénonçait le
les dialogues, libres et bruts,
et actrices porno, sans
harcèlement dont elle était
ne se formalisent pas des
oublier les camgirls. »
victime sur les réseaux sociaux.
tabous : des anecdotes, des
Le 21 décembre, à l’occasion de
galères, de l’intime, mais aussi
la Journée mondiale de l’orgasme, elle participait à
du féminisme et de la politique. Sauf que cette
la campagne #JouirDeMesDroits, avec l’association
fois, celles et ceux qui donnent leur point de vue
féministe Les effronté·e·s. Ou comment surfer sur
sur la décriminalisation ou la réglementation de la
le vocabulaire du plaisir de la chair pour parler,
prostitution, ce sont les premier·ère·s concerné·e·s.
non pas de caresses et de clitoris, mais des droits
fondamentaux de la femme. Plus récemment, la
Car comme l’explique Thierry Schaffauser, lui-même
chanteuse Angèle incluait les travailleur·se·s du
travailleur du sexe, les personnes extérieures au
sexe dans les débats féministes en invitant Nikita
milieu mais bénéficiant de plus de reconnaissance
sur le clip de Balance ton quoi, en écho au hashtag
ont souvent la priorité lorsqu’il s’agit de s’exprimer :
#BalanceTonPorc. Vêtue d’un polo « Feminist in
« [Les travailleuses du sexe] partagent aussi avec
progress », l’ex-actrice y apparaît dans le rôle de la
les trans-féministes le fait d’être pathologisées
maîtresse, devant un schéma à la craie expliquant
par des experts auto-proclamés qui confisquent
que les vêtements d’une femme n’ont rien à voir
leur parole, et les accusent d’auto-mutilation ou
avec le consentement.
auto-destruction » écrivait celui qui est aussi
l’un des membres fondateurs du Strass (Syndicat
Peut-on voir en la médiatisation de Nikita Bellucci,
du travail sexuel), sur son blog Ma lumière rouge,
comme dans Le Putain de podcast, les prémices
hébergé par Libération. Pourtant, une parole issue
d’une libération de la parole dans le travail du
de l’intérieur, déjà plus riche et légitime, permet
sexe ? On ose y croire, parce qu’il semble bien que
d’amener à une meilleure compréhension, et
les prostitué·e·s aient de quoi donner de la voix.
ainsi de susciter le respect de ces métiers qui en
manquent cruellement.