Gang de Biches Numéro 6 - Juillet/Août 2019 | Página 14

DANS TA BOUCHE - 15 14 DA N S TA B O U C H E  Bouffe et société   Jessica Martinetto  France Corbel À CHAQUE JOUR SA PEINE, À CHAQUE SAISON SON FROMAGE LE GLUTEN FREE EST MORT, VIVE LE GLUTEN FRIT ! « Gluten Frit pour végétarien - Poulet - », « Gluten Frit pour végétarien - Canard - »... Peut-être avez-vous déjà vu ces intitulés sur des boîtes de conserves dans des boutiques alimentaires asiatiques. Mais quel aliment se cache donc derrière ce nom ? Le gluten frit, plus communément appelé «  seitan », a été inventé en Asie par des moines bouddhistes il y a un millénaire. Cette « viande de blé », composée principalement de farine et très riche en protéines, est un excellent substitut à la viande. Pour sa fabrication, on peut utiliser un mélange de farine de blé et de sarrasin qu’on pétrit avec de l’eau pour former une boule de pâte. On alterne ensuite des étapes de trempage, rinçage et égouttage, durant une dizaine de minutes pour obtenir un concentré de gluten pur. La pâte obtenue est alors prête à être cuite dans un bouillon de légumes. Le seitan peut ensuite être pané, poêlé, frit ou doré au four. La texture obtenue est bluffante, préparée en substitut de viande dans un plat en sauce c’est à s’y méprendre. Une alternative idéale pour un régime végétarien ou végétalien, avec un gros bémol, cependant, pour les sans-gluten… évidemment.  LE BARBECUE OU LE MYTHE DU CHASSEUR En parfait·e consommateur·rice éco-responsable que vous êtes, vous devez très certainement savoir qu’il existe une saisonnalité pour les fruits et les légumes. Mais saviez-vous qu’il existe également une saisonnalité pour les fromages ? Certes, les buffala ne poussent pas dans les arbres et on ne trouve pas (encore ?) de champ de camembert. Pourtant, les saisons ont un impact certain sur les fromages. En voici l’explication : les pâturages sont l’alimentation des vaches, brebis et tutti quanti ; ce qu’elles mangent se retrouve donc dans leur lait et en conséquence, dans les fromages et leurs saveurs. CQFD. Le lait d’une vache n’aura pas le même goût si elle a chillé tout l’été dehors à brouter de l’herbe fraîche et des fleurs, que si elle a passé l’hiver dans une étable à se nourrir de paille. Les fromages faits à base de lait récolté l’hiver n’auront généralement pas les mêmes complexités que les estivaux ou les printaniers. S’ajoute à cela le rythme naturel de lactation des animaux. N’oublions pas non plus l’importance du temps d’affinage : la période de maturation pendant laquelle le fromage repose et reçoit des soins (lavage, humidification, brossage de croûte, etc.) à la cave, une sorte de séjour thalasso ! Plus la période de maturation est longue, plus le fromage sera corsé. Vous êtes perdu·e·s face à tous ces paramètres ? Voici un petit guide : AU PRINTEMPS À L’AUTOMNE C’est la saison idéale pour les fromages de chèvre. Les fromages à pâtes persillées sont à l’honneur ! PENDANT L’ÉTÉ C’est la meilleure saison pour déguster tous les fromages à pâtes molles, à croûte lavée et à croûte fleurie. EN HIVER Les fromages d’alpages fabriqués l’été et arrivant à maturité l’hiver.  Annabelle Chauvet  France Corbel Le retour de l'été rime avec la douce odeur de saucisse grillée. Incontournable, le barbecue est toujours présent aux repas de famille, fêtes de quartier ou soirées entre ami·e·s. Pourtant, en observant de plus près ces scènes quotidiennes, cette pratique semble plus être une « affaire d'hommes ». Qui n'a jamais entendu ses oncles se disputer la cuisson des entrecôtes ? Ou jamais croisé une publicité affichant une promotion incontournable sur les barbecues à l'occasion de la fête des Pères ? Soumises aux injonctions de la société et au culte de la minceur, les femmes, elles, sont encouragées à se maintenir à l'écart de ces repas, jugés trop copieux, et à privilégier les salades sous toutes leurs formes pour entretenir leur ligne ; au contraire des hommes qui trouveraient dans les ressources de la viande de quoi alimenter leur force physique. En scrutant ces normes imposées aux femmes comme aux hommes, nous en apprenons beaucoup sur notre société. Tout commence avec le mythe du chasseur, hérité de la préhistoire. Dans le rituel du barbecue, la manipulation et cuisson sur un feu, plus ou moins sauvage, de la viande crue n'est pas sans rappeler la chasse, longtemps associée à la virilité. L'historienne Claudine Cohen a étudié la période préhistorique et a bouleversé les récits dominants. Elle observe que le mythe du chasseur s'est mis en place à partir du moment où l'on a considéré que les capacités développées par les hommes, grâce à la chasse, étaient responsables de l'évolution de la société, omettant le rôle des femmes qui étaient confinées au foyer. La chasse est mystifiée comme une activité noble que seuls les hommes virils peuvent honorer grâce à une prétendue agressivité naturelle et un instinct de prédateur. Compliqué de ne pas voir la répétition de ces normes lors du barbecue dominical. Pour Myriam Bahaffou, chercheuse en écoféminisme*, ce qu'elle nomme le « paradigme de l'homme chasseur » a influencé plus qu'il n'y paraît l'organisation de notre société. Par exemple, elle démontre que, lorsqu'un producteur de viande déguise et érotise ses poules en danseuses dans une publicité ou encore quand un fast- food nomme ses pizzas à la viande « la montagnarde » ou « l'orientale », en reprenant tous les stéréotypes féminins possibles dans l’imagerie qui va avec, la confusion entre les femmes et la viande est frappante. Quand nous parlons de barbecue, c'est bien de viande dont il s'agit, un aliment particulièrement sollicité par et pour les hommes. L'apogée, pour Myriam Bahaffou, réside dans le clip de Katy Perry réalisé pour sa chanson Bon appétit. La chanteuse y est cuisinée pour être servie à un homme. Elle développe : « Nombre de femmes racontent à la suite d'un viol s'être sentie comme un bout de viande, cela marque bien l'analogie indéniable entre viande et société patriarcale. Le mythe du chasseur se poursuit : l'homme est un prédateur, la femme est une proie. Aussi, lorsqu'une femme souhaite plaire au regard masculin, elle doit s'épiler et s'arranger pour que tous les stigmates de son corps soient cachées pour être appétissante. De la même façon qu'un animal est déplumé, cuisiné, rendu désirable, avant d'être consommé». Par ailleurs, dans son ouvrage Politique sexuelle de la viande, Carol J. Adams souligne l'implication majoritaire des femmes dans la résistance contre l'industrie de la viande, luttes menées depuis le mouvement des suffragettes au Royaume-Uni. Depuis, les végétariennes sont plus nombreuses que les végétariens. Sûrement parce que les femmes sont conditionnées à être plus attentives aux autres, mais aussi parce que les attentes collectives sur les corps féminins et masculins sont différentes. Alors cet été, bouleversons les codes établis pour que chacun se sente libre de manger ce qu’il lui plaît !  * mouvement de pensée tissant des liens entre les oppressions subies par la Nature et les expériences des femmes.