Gang de Biches Numéro 6 - Juillet/Août 2019 | Page 10

10 - QUEEN BICHE QUEEN BICHE - 11 BICHE MONDE  Marie Bongars NADIA NADIM, UN DESTIN ENTRE OPPRESSION ET BALLON ROND L'HISTORIQUE  Kãman Messaadi  Gabrielle Monceaux L'INTELLIGENCE DERRIÈRE LE MASQUE (1914-2000) Hedwig Eva Maria Kiesler est une femme pour le moins intrigante tant elle semble avoir menée deux existences parallèles. E lle naît en 1914 à Vienne qui se situe alors en Autriche- Hongrie. Après le visionnage du film Metropolis de Fritz Lang, elle trouve sa vocation et prend des cours de théâtre dans sa ville natale. Elle commence sa carrière cinématographique avec un sulfureux film qui fait scandale, Extase (1933). Ce qui dérange surtout, ce sont moins les images explicites de l'actrice, dépeintes à l'écran, que la quête d'émancipation et de plaisir sexuel d'une épouse délaissée. Autant dire que dans les années 30, cela ne passe pas inaperçu. Elle épouse alors Friedrich Mandl, marchand d'armes, et l'un des hommes les plus puissants du pays. Rapidement oppressée par cette relation, elle décide de s'enfuir vers Paris, puis vers Londres où elle rencontre Louis B. Mayer, un des fondateurs de Metro-Goldwin-Mayer (le studio à la tête de lion rugissant), qui lui ouvrira les portes d'Hollywood. Le succès est rapide de l'autre côté de l'Atlantique : sa beauté, empreinte d'exotisme, fascine. Elle partage l'écran avec des vedettes comme James Stewart ou Clark Gable, notamment dans le film Casbah (1938), qui sera son premier tournage américain. Dans ce microcosme pelliculaire, on la formate en fonction des codes imposés par les studios : on lisse son accent, on lui fait perdre du poids et on change son nom en Hedy Lamarr. On retient d'elle, durant ses vingt années de carrière américaine, ses nombreux amants et ses supposés caprices. Toutefois, il existe une part plus discrète, et pourtant très impressionnante, chez la jeune expatriée. Déjà lorsqu'elle vit à Vienne, elle montre un intérêt certain pour le monde scientifique ; autodidacte, sa curiosité sera son meilleur outil d'apprentissage. Son engagement durant la Seconde Guerre Mondiale est le point de départ de ses débuts d'inventrice. Avec son ami pianiste, George Antheil, elle crée un système de guidage de torpilles non-traçable. Tous deux, bien que dépourvu·e·s de formation universitaire, vont développer un système d'ondes aux fréquences variantes qui servira de base pour nos actuels réseaux GPS et WIFI, rien que ça ! Malgré son génie indéniable, Hedy Lamarr est avant tout considérée pour son apparence, Hollywood oblige. Un paradoxe qui semble être une source de souffrance dans sa quête identitaire, comme elle l’exprime à plusieurs reprises. Elle voit alors ses rapports avec la gente masculine avec un certain cynisme, expliquant que les hommes qui l'approchent sont d'abord subjugués par sa splendeur, puis horrifiés par son intelligence. Elle considère ainsi sa beauté comme un masque qu'elle ne peut enlever, se sentant enfermée dans cette vision unique de femme au physique attrayant. Elle finit sa vie recluse, dans sa villa de Floride et y décède en 2000. Elle semble avoir tant souffert d'être jugée pour son physique qu'elle préfère ainsi annihiler son enveloppe charnelle. Il aura fallu du temps pour que l’on reprenne son travail et que l’on voit enfin en elle l’inventrice en avance sur son temps qu’elle était réellement. Avec l’avènement des technologies que nous utilisons tous au quotidien vint enfin la reconnaissance de la face cachée d’Hedy Lamarr.  A vant de briller au poste d’attaquante de l’équipe du Paris Saint-Germain et de la sélection danoise, Nadia a eu une autre vie, bien loin du continent européen. Née en 1988 en Afghanistan, elle est initiée au football en même temps que ses quatres sœurs, par son père, ancien sportif de haut niveau. Ils sont cependant obligés de jouer dans une cour, cachés des regards, car la pratique du football est interdite par les talibans. En 2000, après plusieurs années de menaces sur la famille Nadim, le mouvement extrémiste assassine le père de Nadia, haut-gradé de l’armée afghane, ainsi que ses oncles. Les cinq femmes de la famille décident alors de fuir, pour se protéger et envisager un avenir plus radieux. Munies de faux passeports, un long périple débute pour elles : après le Pakistan et l’Italie, elles embarquent dans un camion de marchandises, direction Londres. Mais elles n’atteindront jamais la capitale anglaise car Nadia, sa mère et ses sœurs finissent leur voyage clandestin à Randers, une ville au nord-est du Danemark, pour finalement atteindre Copenhague en train. Elles passent plus de six mois dans des camps de réfugiés, avant que Nadia, alors âgée de 12 ans, voit pour la première fois des filles jouer au football. Au Danemark, il n’est pas haram (contre les principes de l’Islam) de pratiquer une activité sportive. Tous les jours, l’adolescente joue, comme son idole le footballeur brésilien Ronaldo, avec les autres enfants. Irakiens, Bosniens, Somaliens, toutes et tous s’expriment au travers de la balle ronde : « Quand tu joues, tu ne penses ni à ta religion, ni à ta couleur de peau… Tu communiques avec le ballon ». Déjà très talentueuse et précoce, Nadia est remarquée par un entraîneur et rejoint un club de football local. Sur le terrain, malgré ses crampons trop petits, achetés d’occasion, elle surpasse tous les enfants de son âge ce qui lui permet ensuite d’intégrer de prestigieuses équipes du pays. Alors qu’elle n’a pas encore la nationalité danoise, elle rejoint, malgré tout, l’équipe nationale. Devant son talent, sa fédération Pendant un mois, la France a vibré pour les Bleues lors de la Coupe du Monde de football. En parallèle, les derniers chiffres des clubs locaux sont réjouissants : le nombre de licenciées a augmenté de 15% en 2018. Le football se démocratise et les joueuses du monde entier gagnent en visibilité. Parmi elles, l’afghane Nadia Nadim inspire par son destin hors du commun. a, en effet, fait une entorse au règlement en vigueur en négociant avec les instances internationales, pour que Nadia puisse porter le maillot de son pays d'accueil. Elle finira par obtenir la nationalité à ses 20 ans et deviendra la première joueuse née à l’étranger, a intégrer la sélection danoise. Elle part ensuite briller aux États-Unis avec l’équipe de Portland Thorns en 2014, puis passe six mois à Manchester City avant d’être approchée par le PSG et d’intégrer l’équipe parisienne fin 2018. « Au Danemark, il n’est pas haram de pratiquer une activité sportive. » S’il fallait trouver une expression pour décrire Nadia, « la tête et les jambes » lui conviendrait parfaitement. En effet, la sportive de haut niveau parle couramment sept langues et deviendra chirurgienne dans quelques mois, souhaitant ensuite intégrer l’ONG Médecins Sans Frontières. Par son parcours et en parlant régulièrement et sans tabous de son histoire, Nadia veut plus que tout faire passer le message que, même après des moments de vie difficiles, il est possible d’atteindre ses objectifs et ses rêves. Elle signe d’ailleurs « Dream big » (rêve en grand) sur ses autographes tendus aux enfants. La joueuse espère également aider à l’émancipation des jeunes filles afghanes. Et justement, depuis une dizaine d’année en Afghanistan, une équipe féminine de football existe enfin. Pointant actuellement à la 106 ème place, il ne leur reste plus que quelques matches gagnés pour pouvoir intégrer les championnats internationaux. Et qui sait, peut- être qu’un jour, l’équipe du Danemark affrontera celle d’Afghanistan…  