Gang de Biches Numéro 5 - Mai/Juin 2019 | Seite 36

36 FA C H I O N N E BIOUTI BLOG  Survivre dans le monde impitoyable des tendances  FÉMINISME, LE NOUVEAU COOL GRL PWR  Claire Sarfati D epuis quelques années, les marques de prêt-à- porter se sont emparées des messages féministes. Mais quand on connaît le passif de ces marques, et les conditions de fabrication de leurs vêtements, il est difficile de ne pas voir dans cette démarche un peu d’opportunisme et beaucoup d’hypocrisie. Une mode féministe cohérente et sensée est-elle réellement possible ? C’est Dior qui a commencé. En 2016, la marque s’inspire du titre d’un essai de la féministe Chimamanda Ngozi Adichie et crée un t-shirt estampillé « We Should All Be Feminists ». Pour la modique somme de 550 euros, on pouvait désormais afficher ses convictions féministes au vu et au su de tout le monde. Et les stars ne s’en sont pas privées : chanteuses, actrices, blogueuses se sont jetées sur le t-shirt et ont posé avec sur Instagram, à grand renfort de hashtags militants. Alors quoi, la mode deviendrait féministe ? Ces mêmes marques qui depuis des décennies vendent des vêtements à prix d’or, à l’aide de publicités sexistes et de défilés de mannequins longilignes, seraient à présent du côté des femmes ? Il y a de quoi être franchement dubitatif.ve. Mais soyons fair-play : le t-shirt s’est effectivement arraché. Et ça ne s’est pas arrêté là ! Maintenant que le féminisme était le nouveau cool, il ne pouvait plus être l’apanage des podiums et des influenceuses, toutes les marques de fast-fashion (H&M, Topshop, Asos et autres) se sont passées le mot  : impensable ces dernières années de ne pas proposer un t-shirt « girl power » ! Là encore, le doute est permis. Que penser de marques qui affichent fièrement des messages féministes sur leurs vêtements mais qui les font fabriquer dans des conditions parfois déplorables et dans des pays où les droits humains sont bafoués ? Imaginer les femmes Bangladaises qui impriment à la chaîne des t-shirts « The Future Is Female » pour un salaire de misère laisse un goût un peu amer. Derrière les initiatives faussement militantes de ces marques, on devine surtout une envie de faire du chiffre. Et peut-on vraiment le leur reprocher ? L’objectif d’une marque est bel et bien de vendre. Et à vrai dire, il est quand même réjouissant de voir que le féminisme devient mainstream et cool, dédiabolisé en quelque sorte. Mais on peut sans doute faire un peu mieux que ça. Fort heureusement pour celles et ceux qui souhaitent clamer leurs convictions par le textile, mais qui n’ont ni envie de casser leur PEL pour un t-shirt ni de donner leur argent à des marques peu éthiques, il existe une troisième voie. En effet, de nouvelles marques ont émergé, dans une démarche plus cohérente. D’une part, elles proposent des vêtements aux messages un peu plus subtiles qu’un simple « féministe », et d’autre part, elles reversent une partie de leurs bénéfices à des associations qui luttent réellement pour la cause des femmes. En plus de tout cela, elles fabriquent leurs collections dans des conditions respectueuses de la main-d’œuvre et de l’environnement. Il y a par exemple la marque Meuf Paris, dont les t-shirts et sweats prônent la sororité, la beauté du corps des femmes, et bien sûr l’égalité, et qui pour chaque commande reverse 1€ à La Maison des Femmes, une association qui vient en aide aux femmes victimes de violence. Mais on pourrait également citer la marque The Simones, dont les messages féministes se déclinent sur des t-shirts pour hommes comme pour femmes, ou encore de Tu bluffes Martoni qui reverse l’intégralité de ses bénéfices à l’association Dis « Camion » ! qui lutte contre le cancer du sein. On peut légitimement penser que ces marques qui font le pari d’une mode qui a du sens vont se multiplier, à l’heure où les consommateur·rice·s sont par ailleurs appelée·s à faire des achats plus responsables. Et si l’étape d’après était de fabriquer nous-mêmes nos t-shirt à messages, dans une démarche DIY et zéro déchet ? De toute façon, la révolution féministe ne se fera pas avec des sweats - mieux vaut acheter l’essai « We Should All Be Feminists » plutôt qu'un t-shirt floqué du même nom, ça coûte moins cher et c’est plus instructif. Mais marier le féminisme à la mode reste un bon moyen de faire passer, lentement mais sûrement, quelques messages dans l’inconscient collectif. Alors quitte à le faire, autant le faire correctement. 