PHYSIQUE CHIMIE - 27
GÉNÉRATION TATOUÉE,
OU LA STANDARDISATION DE L’APPROPRIATION
CORPORELLE
Pauline Giegelmann
Alice Des
D
éclarer que les peaux tatouées sont devenues
monnaies courantes équivaut à enfoncer bon
nombre de portes ouvertes. Que cela soit sous forme
d’immenses pièces ou de petits détails, les tatouages
se sont frayés une place de choix dans nos pratiques
d’embellissement des corps, toutes origines et contextes
sociaux confondus. Peut-on encore parler d’acte de
différenciation lorsque ce phénomène se normalise ?
Une pratique ancestrale d’uniformisation
Le tatouage, comme chacun le devine, est une pratique
ancienne remontant à plusieurs milliers d’années. Sa
pratique a rencontré des significations diverses selon
les contextes et les époques : signe d’appartenance à
un groupe ou à une certaine classe sociale, supposées
vertus thérapeutiques, symbolique religieuse, ornements
décoratifs, etc. C’est au cours de l'histoire que la pratique du
tatouage s’est imposée comme un moyen d’identification, à
titre individuel ou collectif. Ainsi, les Égyptiens pratiquaient
l’art du tatouage afin de créer un lien physique entre leur
spiritualité et leurs corps. Les habitants des îles Marquises
se tatouaient la peau dès la puberté, afin de signifier
ostensiblement leur rang social et leur appartenance à
leur communauté. Chez les Maoris, en Nouvelle-Zélande,
le tatouage possède une dimension esthétique et érotique
indéniable : le premier étant effectué à l’âge de 20 ans, ceux
refusant de s’y soumettre sont considérés comme faibles et
indignes du groupe. Il est intéressant de noter l’évolution
qu’a subi la pratique du tatouage au fil des millénaires,
et de constater l’utilisation contemporaine de ce moyen
d’expression, anciennement signe de reconnaissance
sociale.
Tous pareils, mais tous différents
Actuellement, et au sein des sociétés occidentales, le
tatouage s’impose comme une pratique principalement
esthétique, supposée retracer l’histoire d’un individu,
ses croyances et sa singularité. Aujourd’hui largement
démocratisé, le tatouage s’est emparé de l’ensemble
des sphères sociales : il est possible de rencontrer des
personnes tatouées, quel que soit leur niveau de vie,
leur contexte social, leurs origines, aspects physiques
et communautés d’appartenance. Ironiquement, il est
possible d’assister à une uniformisation généralisée ainsi
qu’à une banalisation de cette pratique, révélatrice du
pouvoir actuel qu’ont les comportements de groupes sur
les habitudes de pratiques esthétiques. À la fois ornement
et témoin des histoires individuelles, le tatouage s’impose
depuis plusieurs années comme un moyen d’expression
des réalités de chacun. Sarah, tatoueuse en Alsace, précise :
« Je ne suis pas sûre que le tatouage soit une mode, il a
toujours existé et existera sûrement encore longtemps.
Je pense plutôt que l’affirmation de soi, la célébration de
l’individualité, sont davantage encouragées qu’autrefois.
Choisir de se faire tatouer ne serait, d’après moi, qu’un outil
pour y parvenir. »
Cette pratique s’impose ainsi comme un nouveau moyen
d’affirmer son individualité au sein d’une uniformisation
plus large : le sentiment d’appartenance à une communauté
est solide et profondément ancré dans l’inconscient, n’en
déplaise à Maslow et sa pyramide. Le tatouage permettrait
ainsi de célébrer l’individualité des corps au sein d’un
ensemble plus large, d’un groupe d’individus qui se plaît
à s’extasier devant les nouveaux ornements corporels de
ses membres, voir à les encourager dans la poursuivre leur
démarche.
Quand le corps devient art
La popularisation grandissante des tatouages a vu apparaître
la naissance d’artistes accomplis, issus d’horizons variés. Il
devient ainsi rare de rencontrer un tatoueur n’ayant pas
de style propre, chacun se spécialisant dans une catégorie
d’art précise. Ce phénomène a ainsi encouragé une pratique
nouvelle : les individus se retrouvent à désirer porter la
marque d’artistes précis, admiratifs de leurs talents, de
leurs dessins reconnaissables parmi tant d’autres. Les corps
deviennent ainsi de véritables œuvres d’art, témoins du
passage de tatoueurs reconnus.
Cette pratique est tant démocratisée que les motifs
tatoués ne sont plus au centre des attentions, les adeptes
reconnaissent entre eux les marques de leurs tatoueurs
favoris. Porter un tatouage issu de ces artistes est aujourd’hui
autant considéré que de posséder un tableau de grand-
maître. Cette influence s’ancre de manière grandissante
dans les mœurs, si bien, que l’expression « porter un Chaim
Machlev » (tatoueur berlinois, ndlr) pourrait bientôt entrer
dans le langage courant. La tendance des tatouages « flash
» en est l’illustration parfaite, puisqu’il s’agit de se faire
tatouer un motif pré-déssiné par l’artiste, sans avoir eu
l’occasion de le moduler à sa guise. Le corps devient ainsi
la toile de ces artistes, qui participent à l’individualisation
et à l’appropriation des corps en y apposant leurs marques.
Cette popularisation grandissante du tatouage démontre
la possibilité d’une appartenance à une communauté
tout en célébrant les différences individuelles. Plus
encore, le tatouage s’impose comme un moyen populaire
d’émancipation corporelle aux diktats contemporains,
répondant par un pied-de-nez aux idéaux irréalistes des
corps lisses et uniformes. Le meilleur des deux mondes, en
somme.