Gang de Biches Numéro 5 - Mai/Juin 2019 | Page 27

PHYSIQUE CHIMIE - 27 GÉNÉRATION TATOUÉE, OU LA STANDARDISATION DE L’APPROPRIATION CORPORELLE  Pauline Giegelmann  Alice Des D éclarer que les peaux tatouées sont devenues monnaies courantes équivaut à enfoncer bon nombre de portes ouvertes. Que cela soit sous forme d’immenses pièces ou de petits détails, les tatouages se sont frayés une place de choix dans nos pratiques d’embellissement des corps, toutes origines et contextes sociaux confondus. Peut-on encore parler d’acte de différenciation lorsque ce phénomène se normalise ? Une pratique ancestrale d’uniformisation Le tatouage, comme chacun le devine, est une pratique ancienne remontant à plusieurs milliers d’années. Sa pratique a rencontré des significations diverses selon les contextes et les époques : signe d’appartenance à un groupe ou à une certaine classe sociale, supposées vertus thérapeutiques, symbolique religieuse, ornements décoratifs, etc. C’est au cours de l'histoire que la pratique du tatouage s’est imposée comme un moyen d’identification, à titre individuel ou collectif. Ainsi, les Égyptiens pratiquaient l’art du tatouage afin de créer un lien physique entre leur spiritualité et leurs corps. Les habitants des îles Marquises se tatouaient la peau dès la puberté, afin de signifier ostensiblement leur rang social et leur appartenance à leur communauté. Chez les Maoris, en Nouvelle-Zélande, le tatouage possède une dimension esthétique et érotique indéniable : le premier étant effectué à l’âge de 20 ans, ceux refusant de s’y soumettre sont considérés comme faibles et indignes du groupe. Il est intéressant de noter l’évolution qu’a subi la pratique du tatouage au fil des millénaires, et de constater l’utilisation contemporaine de ce moyen d’expression, anciennement signe de reconnaissance sociale. Tous pareils, mais tous différents Actuellement, et au sein des sociétés occidentales, le tatouage s’impose comme une pratique principalement esthétique, supposée retracer l’histoire d’un individu, ses croyances et sa singularité. Aujourd’hui largement démocratisé, le tatouage s’est emparé de l’ensemble des sphères sociales : il est possible de rencontrer des personnes tatouées, quel que soit leur niveau de vie, leur contexte social, leurs origines, aspects physiques et communautés d’appartenance. Ironiquement, il est possible d’assister à une uniformisation généralisée ainsi qu’à une banalisation de cette pratique, révélatrice du pouvoir actuel qu’ont les comportements de groupes sur les habitudes de pratiques esthétiques. À la fois ornement et témoin des histoires individuelles, le tatouage s’impose depuis plusieurs années comme un moyen d’expression des réalités de chacun. Sarah, tatoueuse en Alsace, précise : « Je ne suis pas sûre que le tatouage soit une mode, il a toujours existé et existera sûrement encore longtemps. Je pense plutôt que l’affirmation de soi, la célébration de l’individualité, sont davantage encouragées qu’autrefois. Choisir de se faire tatouer ne serait, d’après moi, qu’un outil pour y parvenir. » Cette pratique s’impose ainsi comme un nouveau moyen d’affirmer son individualité au sein d’une uniformisation plus large : le sentiment d’appartenance à une communauté est solide et profondément ancré dans l’inconscient, n’en déplaise à Maslow et sa pyramide. Le tatouage permettrait ainsi de célébrer l’individualité des corps au sein d’un ensemble plus large, d’un groupe d’individus qui se plaît à s’extasier devant les nouveaux ornements corporels de ses membres, voir à les encourager dans la poursuivre leur démarche. Quand le corps devient art La popularisation grandissante des tatouages a vu apparaître la naissance d’artistes accomplis, issus d’horizons variés. Il devient ainsi rare de rencontrer un tatoueur n’ayant pas de style propre, chacun se spécialisant dans une catégorie d’art précise. Ce phénomène a ainsi encouragé une pratique nouvelle  : les individus se retrouvent à désirer porter la marque d’artistes précis, admiratifs de leurs talents, de leurs dessins reconnaissables parmi tant d’autres. Les corps deviennent ainsi de véritables œuvres d’art, témoins du passage de tatoueurs reconnus. Cette pratique est tant démocratisée que les motifs tatoués ne sont plus au centre des attentions, les adeptes reconnaissent entre eux les marques de leurs tatoueurs favoris. Porter un tatouage issu de ces artistes est aujourd’hui autant considéré que de posséder un tableau de grand- maître. Cette influence s’ancre de manière grandissante dans les mœurs, si bien, que l’expression « porter un Chaim Machlev » (tatoueur berlinois, ndlr) pourrait bientôt entrer dans le langage courant. La tendance des tatouages « flash » en est l’illustration parfaite, puisqu’il s’agit de se faire tatouer un motif pré-déssiné par l’artiste, sans avoir eu l’occasion de le moduler à sa guise. Le corps devient ainsi la toile de ces artistes, qui participent à l’individualisation et à l’appropriation des corps en y apposant leurs marques. Cette popularisation grandissante du tatouage démontre la possibilité d’une appartenance à une communauté tout en célébrant les différences individuelles. Plus encore, le tatouage s’impose comme un moyen populaire d’émancipation corporelle aux diktats contemporains, répondant par un pied-de-nez aux idéaux irréalistes des corps lisses et uniformes. Le meilleur des deux mondes, en somme. 