Gang de Biches Numéro 5 - Mai/Juin 2019 | Page 22

22 - CULTURE MÉDIA Existe-t-il d’autres faits de censure sur Instagram ? Malheureusement oui et ce, depuis l’apparition de la plateforme. Dans beaucoup de cas de censure abusive, cela tourne principalement autour du même sujet : la Femme. Le corps de la Femme. Par exemple, les tétons féminins sont censurés depuis toujours. Une photo d’homme torse nu : Instagram accepte. Une photo de femme torse nu : Instagram censure. Le réseau social estime que les photos de poitrines de femmes sont pornographiques. Malheureusement, une fois de plus, les seins des femmes sont sexualisés. Mais, ceci est encore un autre débat ! Le seul cas où cette partie de l’anatomie féminine est tolérée par le réseau est l’allaitement. Et cela n’est autorisé que depuis le mouvement protestataire #freethenipples et l’implication de Katie Vigos, une infirmière américaine qui avait lancé une pétition en 2014. Un an plus tard, c’est l’artiste Rupi Kaur qui se fait censurer à deux reprises pour avoir publié une photo d’elle, allongée, une tâche de sang menstruel sur son pantalon… En février dernier, une marque française de patrons de couture s’est vue censurée « pour nu ou pornographie » une publication faisant la promotion de patrons de culottes. Sur la photo, on peut voir quatre femmes souriantes, faisant du 36, 38, 48 et 54. L’une d’elles se cache la poitrine comme il est régulièrement possible de le voir sur d’autres comptes proposant de la lingerie. Mais, quand le modèle fait du 54, Instagram juge que la publication mérite de disparaître. Quand ce sont les célèbres Kim Kardashian ou Gigi Hadid, c’est une autre histoire… Quelles sont donc les possibilités qui se présentent pour lutter contre cette censure ? Les utilisateurs ont réussi depuis le début à se jouer de la censure en détournant les hashtags interdits (#curvy est devenu #curvee) ou en remplaçant les tétons féminins par des tétons masculins (oui, ça fonctionne…). Un artiste suédois, Micol Hebron, a même créé un sticker spécial photoshop, pour être ajouté sur les clichés de tétons féminins… Pour ce qui est de la censure de comptes dans leur ensemble et dans le cas très probable où Instagram ne reviendra pas sur son puritanisme, pourquoi ne pas créer des macarons « interdit aux moins de... » pour certains comptes, à l’instar de ce qui se fait pour les films ou séries ? La plateforme propose des contrats à certains grands groupes médiatiques, désignant ces derniers comme pleinement responsables des contenus qu'ils publient, se déchargeant ainsi de tout problème juridique. Quand Instagram proposera-t-il ce genre de contrat aux comptes concernés ? Par ailleurs, une pétition contre cette censure a été lancée à l’initiative du collectif Meufs Meufs Meufs, soutenu par de nombreux·ses co-signataires. Instagram a proposé une rencontre. À suivre... « Dans beaucoup de cas de censure abusive, cela tourne autour Pourquoi ces photos se rapprochant des standards du même sujet : la femme. de beauté imposés par la société sont-elles autorisées et non celles représentant les femmes Le corps de la femme. » que l’on voit réellement, au quotidien ? Il semblerait bien qu’Instagram souffre aussi de grossophobie… Quelques jours plus tard, la publication a été remise en ligne. « Supprimé par erreur » se justifiera le réseau social. Auparavant, les interdictions du #curvy (« avec des formes ») et plus récemment du #grosse ont définitivement placé les formes des femmes comme objectif de censure d’instagram. Ces interdictions étant justifiées par la plateforme pour éviter le partage de photos de nudité ou pour lutter contre le surpoids. Y-a-t-il un avantage à cette censure ? Oui ! Cette expression de la toute puissance d’Instagram a permis la création d’une vraie solidarité entre tous les comptes censurés mais aussi avec les abonné·e·s des différents comptes, qui soutiennent le mouvement. Lorsque Jouissance Club a été touché, avec six autres comptes, nous avons créé en quelques heures des visuels, un discours et le #sexualityisnotdirty. Quelques jours plus tard, le compte « de secours » que la dessinatrice avait mis en ligne avait récupéré ses 100 000 abonné.es. Quelques semaines plus tard, elle pointe à 165 000. Mais ce n’est malheureusement pas toujours le cas. Le compte La Prédiction qui comptait 50 000 followers avant sa censure n’en possède aujourd’hui qu’un peu plus de 7000 alors que l’autrice s’apprête à sortir son premier recueil de nouvelles érotiques…. Au fait, c’est pas un peu futile cette lutte ? Il est vrai qu’Instagram peut avoir une image un peu légère, entre les fitgirl, les stars de la télé réalité et les placements de produits en rafale. Mais Instagram est aussi un superbe outil de communication et d’échange avec une communauté très importante (14 millions de personnes) dont la majeure partie a entre 15 et 24 ans. C’est à cet âge que l’on se crée ses connaissances sexuelles, sa personnalité, la représentation que l’on se fait de son corps. C’est à cet âge que 84% des filles ne savent pas représenter leur sexe. Et la censure est un mot chargé de trop d’histoire pour être ignoré. Le réseau social, dépendant de Facebook et dont les actionnaires sont des entreprises américaines, est dans son bon droit de censurer ce qui est contraire à ses conditions d’utilisation. Mais, même si l’on arrive à passer sur le fait qu’il y ait une censure quasi exclusivement focalisée sur ce qui est lié au corps et notamment celui de la femme, et qu’instagram confond éducation sexuelle et pornographie, le réseau, en exerçant cette censure, bafoue la Déclaration Universelle des Droits de l’Humain. La plateforme empêche en effet ce droit fondamental qu’est l’accès à l’information pour tous les humains. Et que font tous ces comptes, mis à part informer sur le corps, les menstruations, le plaisir, les plaisirs ? 