CULTURE MÉDIA - 19
PRESTON WHITNEY
IN WEST-EROS
Axel Krief
Studio L'intrépide
O
n considère souvent que le monde de la presse se scinde
en deux parties : ceux qui « gèrent » et ceux qui sont
« un peu just ». Hermétique au compromis, Preston Whitney
parvient à être les deux à la fois. Ancienne icône mondaine,
ce magicien du verbe entame une seconde carrière comme
envoyé spécial pour Gang de biches. Après une tentative
(quasiment) fructueuse d’infiltrer les Gilets Jaunes, notre
héros s’attaque à un nouveau défi herculéen : s’inviter à une
prestigieuse soirée de gala.
Avouons-le, 2019 ne se présentait pas sous les meilleurs
auspices. Poussés par la jalousie, des séides avaient
colportés mes récentes déconvenues carcérales auprès de la
direction. Malgré le temps radieux, l’hiver venait bel et bien, et
un vent glacé de licenciement soufflait sur l’Open Space. Mon
bien aimé Karl (dont j’avais jadis été la muse inspiratrice),
s’en était allé, léguant ses confortables revenus à son chat. Le
destin est parfois inélégant.
Un coup d’éclat était nécessaire pour raviver ma flamme
journalistique. Un Xanax-Poliakov me permit de mobiliser
mon processus créatif. En un instant, la magie avait opérée :
j’allais couvrir la soirée de clôture de Game of Thrones !
Sans plus attendre, je mettais à profit mon enviable réseau
pour obtenir un carton d’invitation. La semaine suivante,
j’embarquais vers Los Angeles. En m’élevant au-dessus de
l’indélicatesse plébéienne, je songeais déjà à ma gloire future.
Mon arrivée fut néanmoins marquée du sceau de la
déconvenue. Nul service de voiturier pour m’accueillir, et
la qualité du service hôtelier était d’un attrait tout à fait
dispensable. Mon ire atteint son paroxysme à l’instant où je
découvrais que mon resplendissant costume vermeil Dolce
& Gabbana avait mystérieusement rétréci à la taille. Il me
fallait encore rejoindre la vallée de San Fernando par mes
propres moyens. Arrivant aux abords du cinéma Orgazmo,
mon odyssée prit une tournure étrange. Les spectres du
doute s’abattirent sur ma psyché, tels les glaives félons sur
l’infortuné César. L’établissement me paraissait modeste
eut égard à l’importance de l’évènement. Par ailleurs, la «
foule » massée aux abords du tapis rouge ne brillait ni par
sa densité, ni par son raffinement. Je me sentais quelque peu
esseulé dans l’espace VIP.
Imagine mon désagrément, ô fidèle lecteur, quand,
abaissant mes Ray-Ban Aviator, les yeux écarquillés, je lus au
frontispice : Game of Bones 2 : Winter is coming everywhere…
Un bref coup d’œil à la provenance de mon laisser-passer
acheva de corroborer mes noires suspicions. Invité par une
certaine @PeTiTe_Ch0dasS_du_78, j’étais pris malgré moi
dans le plus tortueux des quiproquos qui allait confirmer
que : « si cela existe, alors sa version porno également ».
Tandis que j’avalais une poignée d’anxiolytiques, le
réalisateur et ses ouailles défilaient sous les ovations du
public. À la tête du cortège avançait la jeune Milena Clourke.
Sylphide à la chevelure d’or, qui s’était récemment distinguée
dans son interprétation très personnelle de la Reine des
neiges, avec un brio inégalable dit-on. Pour les connaisseurs,
elle était à coup sûr une étoile montante de ce genre si
particulier. Étaient également présents le jeune premier, Jon
Blow. Un acteur de petite taille répondant au patronyme
de Tripode Lannister, et un solide gaillard au teint bleuâtre.
Ce dernier endossait le rôle du Night Breaker, antagoniste
principal. J’entamais une manœuvre de repli, songeant déjà
au minibar de ma chambre, quand une attachée de presse
opiniâtre me coupa dans mon élan, m’invitant à rejoindre la
salle de projection.
Soucieux d’éviter quelques fastidieuses explications, je me
résignais, aidé d’une bouteille d’un champagne douteux.
L’intrigue était pour le moins décousue. Pour asseoir son
autorité sur West-Eros, Milena devait triompher des factions
rivales et prendre place sur le gode de fer. En vérité, les
joutes politiques se soldaient systématiquement par un
coït aussi brutal que démonstratif, pour la plus grande joie
de l’assemblée… Il m’est encore difficile de décrire quel
fut l’enchaînement des événements suivants. Je revins à
moi le lendemain, blotti dans les bras de la maîtresse de
cérémonie... Brusquement, les dépositaires de l’autorité
firent irruption dans notre sanctuaire, et nous placèrent
aux arrêts manu militari. Furent proférées des accusations
sibyllines de conduite en état d’ivresse, de détention de
stupéfiants, et de quelques autres petites choses qu’il n’est
pas utile d’aborder ici.
On ne tarda pas à m’expulser du territoire. Tandis que
la Californie se dérobait sous mes pieds, je songeais au
tumulte qui n’allait pas tarder à s’abattre sur ma personne,
le cœur gros. J’avais échoué à voler la vedette à ce petit
présomptueux de Laurent Veil. Me vint alors à l’esprit que
l’univers de la pornographie était finalement plein de
surprise, et qu’il ferait sans nul doute l’objet d’un article
fascinant…