Gang de Biches Numéro 5 - Mai/Juin 2019 | Page 19

CULTURE MÉDIA - 19 PRESTON WHITNEY IN WEST-EROS  Axel Krief  Studio L'intrépide O n considère souvent que le monde de la presse se scinde en deux parties : ceux qui « gèrent » et ceux qui sont « un peu just ». Hermétique au compromis, Preston Whitney parvient à être les deux à la fois. Ancienne icône mondaine, ce magicien du verbe entame une seconde carrière comme envoyé spécial pour Gang de biches. Après une tentative (quasiment) fructueuse d’infiltrer les Gilets Jaunes, notre héros s’attaque à un nouveau défi herculéen : s’inviter à une prestigieuse soirée de gala. Avouons-le, 2019 ne se présentait pas sous les meilleurs auspices. Poussés par la jalousie, des séides avaient colportés mes récentes déconvenues carcérales auprès de la direction. Malgré le temps radieux, l’hiver venait bel et bien, et un vent glacé de licenciement soufflait sur l’Open Space. Mon bien aimé Karl (dont j’avais jadis été la muse inspiratrice), s’en était allé, léguant ses confortables revenus à son chat. Le destin est parfois inélégant. Un coup d’éclat était nécessaire pour raviver ma flamme journalistique. Un Xanax-Poliakov me permit de mobiliser mon processus créatif. En un instant, la magie avait opérée : j’allais couvrir la soirée de clôture de Game of Thrones ! Sans plus attendre, je mettais à profit mon enviable réseau pour obtenir un carton d’invitation. La semaine suivante, j’embarquais vers Los Angeles. En m’élevant au-dessus de l’indélicatesse plébéienne, je songeais déjà à ma gloire future. Mon arrivée fut néanmoins marquée du sceau de la déconvenue. Nul service de voiturier pour m’accueillir, et la qualité du service hôtelier était d’un attrait tout à fait dispensable. Mon ire atteint son paroxysme à l’instant où je découvrais que mon resplendissant costume vermeil Dolce & Gabbana avait mystérieusement rétréci à la taille. Il me fallait encore rejoindre la vallée de San Fernando par mes propres moyens. Arrivant aux abords du cinéma Orgazmo, mon odyssée prit une tournure étrange. Les spectres du doute s’abattirent sur ma psyché, tels les glaives félons sur l’infortuné César. L’établissement me paraissait modeste eut égard à l’importance de l’évènement. Par ailleurs, la « foule » massée aux abords du tapis rouge ne brillait ni par sa densité, ni par son raffinement. Je me sentais quelque peu esseulé dans l’espace VIP. Imagine mon désagrément, ô fidèle lecteur, quand, abaissant mes Ray-Ban Aviator, les yeux écarquillés, je lus au frontispice : Game of Bones 2 : Winter is coming everywhere… Un bref coup d’œil à la provenance de mon laisser-passer acheva de corroborer mes noires suspicions. Invité par une certaine @PeTiTe_Ch0dasS_du_78, j’étais pris malgré moi dans le plus tortueux des quiproquos qui allait confirmer que : « si cela existe, alors sa version porno également ». Tandis que j’avalais une poignée d’anxiolytiques, le réalisateur et ses ouailles défilaient sous les ovations du public. À la tête du cortège avançait la jeune Milena Clourke. Sylphide à la chevelure d’or, qui s’était récemment distinguée dans son interprétation très personnelle de la Reine des neiges, avec un brio inégalable dit-on. Pour les connaisseurs, elle était à coup sûr une étoile montante de ce genre si particulier. Étaient également présents le jeune premier, Jon Blow. Un acteur de petite taille répondant au patronyme de Tripode Lannister, et un solide gaillard au teint bleuâtre. Ce dernier endossait le rôle du Night Breaker, antagoniste principal. J’entamais une manœuvre de repli, songeant déjà au minibar de ma chambre, quand une attachée de presse opiniâtre me coupa dans mon élan, m’invitant à rejoindre la salle de projection. Soucieux d’éviter quelques fastidieuses explications, je me résignais, aidé d’une bouteille d’un champagne douteux. L’intrigue était pour le moins décousue. Pour asseoir son autorité sur West-Eros, Milena devait triompher des factions rivales et prendre place sur le gode de fer. En vérité, les joutes politiques se soldaient systématiquement par un coït aussi brutal que démonstratif, pour la plus grande joie de l’assemblée… Il m’est encore difficile de décrire quel fut l’enchaînement des événements suivants. Je revins à moi le lendemain, blotti dans les bras de la maîtresse de cérémonie... Brusquement, les dépositaires de l’autorité firent irruption dans notre sanctuaire, et nous placèrent aux arrêts manu militari. Furent proférées des accusations sibyllines de conduite en état d’ivresse, de détention de stupéfiants, et de quelques autres petites choses qu’il n’est pas utile d’aborder ici. On ne tarda pas à m’expulser du territoire. Tandis que la Californie se dérobait sous mes pieds, je songeais au tumulte qui n’allait pas tarder à s’abattre sur ma personne, le cœur gros. J’avais échoué à voler la vedette à ce petit présomptueux de Laurent Veil. Me vint alors à l’esprit que l’univers de la pornographie était finalement plein de surprise, et qu’il ferait sans nul doute l’objet d’un article fascinant…