Gang de Biches Numéro 2 - Novembre/Décembre 2018 | Page 42
42 - THÉRAPIE DE GROUPE
In te n sE m e n t
« T’es bizarre, toi. » Mots fatidiques prononcés avec un petit sourire affectueux et une lueur
d’incompréhension dans les yeux. Tellement entendus qu’ils sont comme rentrés dans ma peau, tel
le tatouage de ma différence, aussi indéniable qu’inexplicable. Savoir très tôt qu’il y aurait ainsi une
« normalité », du moins une majorité acceptable et acceptée, et que je n’en fais pas partie. Mais alors,
qui suis-je ?
Naviguer sans boussole ni juste milieu, dans un paysage binaire, entre montagnes d’intensité et gouffres
d’un vide sans fond. Ressentir les émotions de tout le monde, inconnus effleurés d’un regard dans le
métro, personnages de fiction, amis ou famille, sans distinction. Comme des vagues projetées sans qu’ils
en aient conscience et prises en pleine figure. Tenter de respirer, d’échapper à la noyade, mais ne pas
savoir comment se protéger.
Dans ce monde sans équilibre et sans barrière, tenter de naviguer aussi avec ses propres émotions.
Aimer. Instinctivement. Passionnément. Lire les mêmes livres 6 fois jusqu’à connaitre par cœur le rythme
des mots, écouter une chanson 123 fois d’affilée sans se lasser, sentir l’énergie du vent dans les arbres,
en être galvanisée. S’imprégner de l’essence des choses et des gens et en être profondément nourrie
et touchée. Mais être dépendante de cette connexion. Tirer son énergie vitale des autres et voir son
sentiment de valeur profonde changé par un simple message, un mot. Sombre jeu de pile ou face. Pile :
ils ne m’aiment pas, je ne suis rien. Face : je rayonne, j’exulte, je vibre. Se noyer dans les moments de
solitude, au milieu des vagues qui m’emmènent au bord du vide, ce compagnon de cauchemars et
d’insomnie.
La vingtaine passée, j’étais dans le bureau d’une psy plutôt gentille quand le mot « borderline » a
résonné pour la première fois. En France, c’est souvent utilisé comme une critique « il est trop borderline,
genre bizarre, ce mec », sans penser qu’il s’agit d’un diagnostic médical sérieux.
1 personne sur 10 souffrant d’un Trouble de la Personnalité Borderline se suicide. Le TPB affecte entre
2 et 4 % de la population et la proposition de soins spécialisés en France est quasi inexistante. Le lourd
stigmate autour de la santé mentale, le manque d’éducation sur le TPB et la dévalorisation des personnes
atteintes m’ont affectée et isolée. Mais ce diagnostic m’a aussi libérée d’un poids. Celui d’une différence
qu’on m’a reprochée sans jamais tenter de la comprendre. On a un trouble de la personnalité borderline,
on n’est pas borderline. Un « trouble » qui tire souvent ses racines de traumatismes d’enfance. J’ai trouvé
du sens à mon histoire et des réponses, non sans douleur.
À partir de là, commence la reconstruction, en tant que personne « différente », mais valide et puissante.
Je m’y attelle en ce moment avec la Thérapie Comportementale Dialectique. Le chemin est long et
effrayant quand tout est à réapprendre et il est toujours peuplé de gouffres et de montagnes. Mais je
m’y engage parce que je veux commencer, enfin, à vivre.
Alexandra