Gang de Biches Numéro 2 - Novembre/Décembre 2018 | Page 40

40 Le porno de Marco Erika Lust est une réalisatrice suédoise de films pornographiques féministes. C’est-à- dire ? Je ne me rappelle plus comment j’ai découvert Erika Hallqvist, alias Erika Lust. Peut-être lors du visionnage d’une de ses vidéos sur un «  tube », ou bien lors de sa conférence TED qui s’est déroulée à Vienne en 2014. Ce dont je suis sûr, c’est que dès le départ, son propos m’a attiré. Pour la forme, disons que c’est lors de son TED Talk que je l’ai découverte ! Durant cette conférence, Erika expose une idée : il est temps pour le porno de changer ! Elle explique, non sans manquer d’humour, que les codes du porno n’ont pas évolué et ce, depuis de nombreuses années : une fille à la plastique caricaturale, dont la mission est de satisfaire sexuellement son partenaire masculin. Oui, c’est un peu stéréotypé, mais dans la majorité des cas, c’est malheureusement ça. En réponse à ce constat, mais surtout après la lecture de Hard Core 1 de Linda Williams, Erika se lance dans la réalisation et la production de films pour adultes. Féministe et sex- positive, elle souhaite créer un porno nouveau où les femmes ne sont pas seulement devant les caméras mais aussi derrière. Où le plaisir, le désir ne sont pas exclusivement phallocentrés. Un porno engagé, un porno féministe ! Son premier essai, The Good Girl (2004), fera plus de 2 millions de vues en quelques jours. Depuis, Erika Lust, c’est plus d’une vingtaine de films réalisés - dont déjà quatre cette année - et un travail maintes fois récompensé. Revenons au terme « porno féministe » avec lequel, je dois l’avouer, je ne suis pas très à l’aise. Non pas que je ne sois pas féministe, bien au contraire. C’est d’ailleurs parce que je le suis que j’ai été attiré par le travail d’Erika Lust. Ce qui me gêne, c’est que ce terme peut évoquer aujourd’hui bien des stéréotypes, assez péjoratifs qui plus est et pourrait avoir vocation à mettre ce porno dans une niche, et ce serait bien dommage ! Pourquoi ? Et bien je vous invite à regarder les films d’Erika et vous comprendrez. Ce qu’elle essaye d’y faire est tout simplement de filmer des situations réelles et de défendre le plaisir de la femme et son droit à en disposer. Tout cela avec le souci du détail, où les défauts des corps ne sont pas cachés mais mis en valeur, où le plaisir de l’homme n’est pas plus important que celui de la femme, où les situations ne sont pas sordides mais plutôt piquantes, excitantes, tout ceci avec un vrai effort de réalisation, et ça fait du bien, vraiment ! Ha, j’oubliais, la charte de valeurs du site 2 : plaisir de la femme, diversité, salaires équitables, le respect des autres et ne jamais forcer… En fait, le porno féministe, c’est du porno indé ! (Erika se dit elle même indie porn maker) C’est un vrai bras d’honneur à toutes ces méga productions qui imposent une vision machiste et capitaliste de ce que doit être le sexe. Alors, indé ou mainstream ? À vous de vous de choisir ! PS : Dans le même esprit, il existe aussi Lucie Bush et son merveilleux luciemakesporn.com. Allez-y, ça défonce ! ----------------------------------------------------------------------------- 1. Hard Core (1989), traite de la pornographie sur un plan sociologique, sociétal et philosophique. Même s'il commence à dater, son propos reste actuel: le porno n’est pas juste du porno, c’est un discours/une vision du sexe mais aussi de la masculinité, de la féminité... et cette vison est essentiellement masculine. 2. https://erikalust.com/values/  Marc-Antoine Riot