Gang de Biches Numéro 1 - Septembre/Octobre 2018 | Page 24

24

POUM CHAK Comportements et musique: tu connais la chanson?

apprecier ensemble la musique
Les concerts, les clubs et les festivals tendent à nous prouver que cela est possible. Quand je vais danser sur de l’ électro-samba à Paris ou voir un concert de Thee Oh-Sees à la Route du Rock, je prends confiance en la capacité des êtres humains à éprouver une vibration commune. Il faut dire que les instants de grand rassemblement découragent les rabat-joies.
À l’ inverse, ceux que j’ appellerais les despotes du son s’ imposent facilement en petit comité. Vous savez? Cette personne qui cherche à tout prix à communiquer son interminable registre de nouvelles chansons préférées. Elle prouve, malgré toute l’ exaspération qu’ on peut en éprouver, qu’ écouter à plusieurs s’ avère plus difficile qu’ à cent ou tout seul. « Attends! J’ vais en mettre une autre. Laisse celle-là, d’ abord. » « Mmh … Non, c’ est pas mal. » Partager un moment de cinéma serait bien plus simple, en ceci qu’ au moins, tout le monde se doit de se taire pendant une heure et demie. Or, c’ est aussi au sein de ces micro-sociétés que nos choix musicaux font face à la névrose du mauvais goût. Comme embarqués dans un concours inavoué d’ identité, nous proposons des morceaux pour obtenir ou assurer un rôle.
Ce constat, bien que consternant, révèle ainsi un paradoxe fascinant qui mêle adaptation et libre expression de soi; un « j’ écoute, donc je suis » qui devient parfois très vite un « j’ écoute ça, donc je suis cool ». Ainsi, chacun sélectionnera avec précision le morceau apprécié qui collera à l’ ambiance de la soirée, communiquera un état d’ esprit, fera la part belle au style. Qu’ on le veuille ou non, écouter de la musique entre amis s’ apparente le plus souvent à un plaisir mondain.
Doit être alors porté en héros celle ou celui qui glissera du Gérard Manset suranné en plein milieu d’ un mix électro ou de la J-pop survitaminée pour interrompre une playlist de rock indé. Et lorsque la fête est à son comble, qu’ un groupe éclectique danse sur des classiques de radio qui satisfont tout le monde, saluons le courage stupide du gros bourré relou qui insère du Hardcore violent que personne ne connaît. Aujourd’ hui, je tiens à féliciter ceux qui pourrissent l’ ambiance par leurs choix musicaux, tout comme je tiens à rassurer celles et ceux qui avouent en rougissant qu’ ils kiffent les tubes nuls de l’ été.
Voilà un manifeste ridicule et hypocrite, j’ en conviens; mais il a le mérite de poser quelques bases. Des bases qui permettent de ne plus se sentir coupable lorsqu’ on s’ ennuie sévèrement à une soirée qui tourne autour d’ une joute musicale ou d’ une bonne grosse fête franchouillarde qui ne nous transporte pas. Et au diable les naïfs qui prétendent « écouter de tout »! Ensuite, la personne qui s’ écriera avec candeur: « C’ est excellent ce que tu viens de mettre! C’ est quoi comme groupe? » ne nous paraîtra que plus indispensable, comme celle qui parviendra à nous faire écouter, sans le savoir, le morceau capital de nos deux prochains mois, un tube personnel sorti de nulle part.
Et puis, arrive un jour où l’ on se réveille d’ une sieste royale inutile, une sorte de léthargie qui nous ôte tout préjugé et où l’ on découvre tout ce qui nous entoure tel un enfant. Il suffira qu’ une musique kitsch à mourir comme Voices that care avec Kenny G accompagne cet état de flottement, pour qu’ on l’ aime au premier instant. La musique en apparence de mauvais aloi deviendra une ode intersidérale, pour peu qu’ on lui laisse tracer une voie jusqu’ aux tréfonds de notre mémoire; le morceau nous semblera combler des attentes interminables.
En somme, la musique, même à plusieurs, reste une expérience personnelle.
• Magenta