Compagnons_337_web | Page 20

20 compagnons matériaux souples
INITIÉS À « CHERCHER À PROLONGER LE BOIS » Nous avons pu apprendre les facettes du métier en lien avec le patrimoine historique grâce à Pierre Barberot , ouvrier tapissier formé à Paris dans les années 1940 , qui avait travaillé durant toute sa carrière pour des musées et institutions au sein d ’ ateliers prestigieux .
Pot pour un ciel de lit . Copie d ’ un vase servant à couronner un baldaquin de lit d ’ après un dessin et les explications de l ’ Encyclopédie de Diderot et d ’ Alembert , planche V , volume du tapissier . Réalisation en carton , couvert de damas et de passementerie jaune avec plumet en autruche et aigrette . - Hauteur totale 1,20 m .
Dès son apprentissage , il avait été sensibilisé au « style », qui désignait alors le garnissage différencié selon les formes et époques des sièges anciens ; en opposition au garnissage moderne ou « confortable » développé dans la première moitié du xx e siècle . Sa personnalité l ’ avait ensuite conduit à perfectionner sa technique pour offrir aux meubles de haute facture qui lui étaient confiés un travail adéquat et précis . Pour lui , le métier de tapissier pouvait facilement verser dans l ’ uniformisation , voire dans l ’ approximation . Il disait donc « chercher à prolonger le bois », c ’ est-à-dire à exécuter un travail de tapissier de même qualité que celui des ornemanistes , ébénistes et sculpteurs créateurs des sièges extraordinaires qu ’ il avait à garnir et couvrir , mais aussi en correspondance visuelle par leurs formes et volumes . Il était l ’ héritier professionnel d ’ ouvriers des siècles passés et sa quête était autant technique qu ’ esthétique ; il fut un pédagogue hors du commun , reçu Parisien le Fidèle Généreux , tardivement par les Compagnons du Devoir , en 2007 à Lyon .
Par cette transmission , nous avons pu accéder au monde du patrimoine . C ’ est un secteur qui a pris forme en exigeant des professionnels qu ’ ils soient qualifiés à la fois par leur érudition et par leur compétence . Nous avons constaté aussi que la demande était consistante et qu ’ en nous spécialisant nous pouvions en vivre aisément . Les commanditaires sont fréquemment des conservateurs ou des architectes du patrimoine qui ont une vision scientifique et s ’ inscrivent dans une logique de long terme : il s ’ agit de maintenir et pérenniser des lieux ou des objets dans un état historique avéré et cohérent , à la différence des décorateurs qui s ’ inspirent et interprètent librement . Toute intervention découle d ’ une réflexion étayée par une recherche documentaire . On manipule des concepts tels que la déontologie ou la conservation préventive , on nuance entre évocation , reconstitution , restitution , restauration-conservation … Nous avons donc développé une approche archéologique pour identifier , dater et tracer les vestiges du métier , puis élargir le répertoire de nos savoir-faire en fonction des époques précises , que ce soit dans le domaine du siège , des lits , des décors intérieurs ( incluant tentures , rideaux , paravents , écrans , dais …) et tous les autres travaux textiles autrefois confiés au tapissier .
La recherche d ’ informations nous conduit fréquemment à parcourir les belles pages calligraphiées d ’ inventaires de commandes royales ou à scruter des tableaux et des gravures à la recherche de détails que seul l ’ œil d ’ un tapissier peut détecter . Et c ’ est surtout en observant attentivement et en documentant les découvertes d ’ anciens travaux de tapissiers restés intacts que nous nous sommes familiarisés à repérer et dater les façons disparues . Cela nous a permis d ’ identifier les matériaux usités , les méthodes pratiquées , voire des variantes régionales au travers des époques . Nous recoupons donc plusieurs sources pour proposer une technique cohérente et juste pour rendre à un siège , un lit , un intérieur , son aspect premier le plus exactement possible . Cette quête peut prendre des tours ludiques , lorsque l ’ émulation s ’ en mêle , et susciter plaisir ou émotion , lorsqu ’ une révélation surgit en dégarnissant des couches de tissus empoussiérés . C ’ est toutefois en nous appuyant sur de solides bases de tapisserie traditionnelle que nous avons pu évoluer vers la compréhension des tours de main oubliés : les historiens et archivistes ne peuvent seuls analyser les informations que nous savons extraire des documents historiques grâce à notre connaissance intime du métier de tapissier . Le textile n ’ étant pas pérenne par nature , nous avons à cœur de mettre en lumière les témoignages du passé du métier , pour en faire perdurer la connaissance et la compréhension .
En côtoyant des fragments du passé , nous réalisons que la simplicité , le bon sens et un goût inventif régnaient . Une fois écartées les techniques récentes inappropriées , nous constatons que les méthodes d ’ origine étaient souvent plus faciles à mettre en œuvre , pour réaliser des volumes esthétiques et des couvertures et finitions élégantes . Le résultat de cette démarche est fort gratifiant lorsque l ’ adéquation entre les gestes et le siège aboutissent à une réalisation juste , d ’ où émane l ’ esprit d ’ origine ; et d ’ autant plus que la compréhension de la technique d ’ origine facilite notre mise en œuvre !
# 337 / Février 2024