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Quand Franck Serra m ’ a contacté pour contribuer techniquement à son projet , il était déjà sélectionné pour celui-ci grâce aux croquis et à l ’ histoire qu ’ il avait dû imaginer autour de son concept de jardin . Ce dernier doit avoir un sens expliquant le choix des matériaux et des végétaux utilisés . Cette démarche est pertinente , elle justifie les partis pris esthétiques .
Cinq salariés de Franck Serra étaient également mobilisés sur le projet . Nos techniques étant différentes , nous avons pu apprendre les uns des autres . Pour ma part , j ’ ai d ’ abord travaillé avec eux à distance sur la préparation du jardin , qui devait être intégralement déplaçable . Sa mise en œuvre sur site , du 18 au 24 mars – pour une présentation au jury le 26 mars –, s ’ est avérée très intense ( nous travaillions de 6 h 30 à 22 h !), un temps réglementaire étant imparti . Son très beau projet évoque la régénération d ’ un espace méditerranéen après un incendie , d ’ où son titre : " Ren & Sens ". Des fûts brûlés ont ainsi été insérés dans le jardin . Des essences nobles ont été utilisées - notamment du châtaignier pour les sols - et des rocailles ont été créées avec de la pierre locale et du pin d ’ Alep ( considéré comme une " bombe à graines ", car les incendies font éclater ses pommes qui disséminent alors leurs graines ).
Tout a été fait main , comme les supports pour les miroirs décoratifs . En raison de la sécheresse actuelle , nous avons décidé de ne pas mettre d ’ eau dans le jardin , hormis sous la forme de gouttelettes émises par des brumisateurs . Le défi technique du projet a été de faire tenir les fûts végétaux sans béton ni autre support . Nous avons donc utilisé de grosses poubelles que l ’ on a remplies de sable avec des croisillons en bois pour maintenir l ’ ensemble . Nous avons dû terrasser le terrain pour pouvoir créer une butte devenant le cocon au milieu du jardin , symbole de la fécondité , avec le pin d ’ Alep en vedette .
Pendant la période de finition de l ’ espace vert , beaucoup de promeneurs sont venus discuter avec nous , intéressés par le concept du jardin . Un grand nombre de personnes sont aussi venues chercher des conseils pour leur propre jardin ! Il y a eu bien sûr des échanges inter équipes : nous avons notamment aidé celles qui étaient moins outillées que nous . Nous n ’ avons eu que de bons retours de tous les publics , en particulier des itinérants qui sont venus découvrir les jardins pendant une journée . Je dois dire qu ’ il s ’ agit d ’ un des plus beaux projets de jardins éphémères que j ’ ai vus jusqu ’ ici .
J ’ ai été sensible aux aspects durables de ce jardin ; nous avons en effet un métier qui nous confronte quotidiennement aux enjeux du réchauffement climatique . Nous devons être acteurs de ce changement , notamment par le choix des matériaux de nos chantiers , crucial aujourd ’ hui et surtout à l ’ avenir . Actuellement , beaucoup d ’ entreprises refusent des chantiers lorsqu ’ on leur demande par exemple de l ’ enrobé ou bien une utilisation irraisonnée de l ’ eau . Mais il faudra sans doute attendre 20 ans pour voir un changement radical de mentalité , aussi bien chez les architectes que chez les clients .
Cette expérience aux côtés de l ’ équipe de Franck Serra a été pour moi formidable humainement parlant et a nourri ma réflexion sur la réalisation de nos jardins . Je suis également content de la collaboration entre les itinérants et Hélène Pépin et son équipe . Il me paraît primordial que les jeunes du Tour de France s ’ habituent au langage des architectes paysagistes , car ils seront amenés à collaborer très souvent avec eux . Il me semble aussi très
Témoignage
Chemin décoratif matérialisant le charbon produit lors des incendies de forêt .
pertinent , inversement , que les architectes côtoient des hommes et des femmes de métier capables de les accompagner techniquement et de les informer de ce qui est viable ou non . Il faudrait donc favoriser au maximum ce type d ’ échange , comme le font déjà certaines maisons de Compagnons en menant des projets en commun avec des écoles d ’ architectes paysagistes . Forts de cette superbe expérience , trois itinérants et moi-même participons début juin , en association avec Franck Serra , au festival Jardins , jardin au jardin des Tuileries à Paris . »
Franck Serra , jardinier-paysagiste , maître jardinier 2021 Au travers de ma participation à ce concours , j ’ ai eu envie de permettre à mon équipe de vivre une expérience dans un horizon géographique inconnu , de se créer des souvenirs , de renforcer le sentiment d ’ appartenance de mes collaborateurs à l ’ entreprise et d ’ offrir l ’ opportunité à nos apprentis de se former à l ’ œil créatif . Quand j ’ ai appris que nous étions retenus , j ’ ai proposé à Antoine Tabareau de rejoindre notre équipe , car les valeurs humaines des Compagnons sont proches des nôtres : partage , passion et engagement . Elles nous ont souvent réunis dans le but commun de faire rayonner notre métier et sa technicité en transformant les matières bois , pierre et végétal . L ’ humilité qu ’ Antoine dégage force le respect ; il représente dignement et fièrement les Compagnons du Devoir . Ce partage de compétences permet d ’ éviter l ’ entre-soi , d ’ élever le niveau de compétence de chacun , de permettre aux jeunes Compagnons et apprenants en général de découvrir des horizons nouveaux avec une vision nouvelle du métier . C ’ est aussi un moyen de communiquer sur la filière Paysage pour la rendre encore plus attractive auprès du grand public , de nos entreprises et des divers mouvements et associations .
# 331 / Juillet - août 2023