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LE GRAND

Tour

À l ’ origine de cet article , on trouve ce tableau , aujourd ’ hui au J . Paul Getty Museum de Los Angeles , représentant John Chetwynd , comte de Talbot , peint en 1773 par l ’ Italien Pompeo Batoni ( 1708-1787 ). M ’ ont immédiatement frappé sa canne , en tout point semblable à celle des Aspirants sur notre Tour de France , puis , prêt à suivre son maître et attentif à servir ses moindres intentions , le chien assis à ses côtés , comme sur nos couleurs . Et pourtant , le comte de Talbot n ' a rien à voir avec le compagnonnage . Quoique …

I l fait partie de tous ces jeunes aristocrates des pays du nord de l ’ Europe qui , principalement entre les xvi e et xix e siècles , ont effectué « le Grand Tour ». C ’ est-à-dire un voyage de quelques années , selon leur fortune et leurs ambitions , à travers d ’ autres pays pour compléter leur éducation et « faire leurs humanités ». Car , depuis la redécouverte des textes anciens , il était de bon ton de savoir lire le grec et le latin et « seul celui qui a accompli le Grand Tour de la France et le voyage en Italie peut comprendre César et Tite-Live », selon Richard Lassels , précepteur anglais du xvii e siècle . Il s ’ agissait donc de parfaire tout ce qu ’ un gentilhomme de l ’ époque devait savoir et savoir faire , de s ’ ouvrir l ’ esprit à d ’ autres cultures et , bien sûr , de se constituer ou d ’ enrichir le réseau de relations indispensables à ses futures responsabilités . Là aussi , étonnantes similitudes avec notre Tour de France , non ?

Il y a fort peu de chance que ceux sur le Grand Tour aient côtoyé ceux sur le Tour de France . Car , même si les époques et les objectifs convergent , les centres d ’ intérêt sont bien éloignés les uns des autres . Mais il est troublant de voir que le cheminement de l ’ homme , que ce soit par l ’ esprit ou par la main , passe inévitablement par le voyage , que deux mondes aussi différents passent par le même canal pour favoriser l ’ accomplissement de la personne . Et comme le dit le Québécois auteur / traducteur Charles Le Blanc , cité en note : « Le rapport à l ’ autre par le voyage est une manière de construire une unité conceptuelle , un art de façonner l ’ identité , une voie pour construire et , pour le dire comme Nietzsche , de devenir ce que l ’ on est . Seul l ’ animal est ce qu ’ il est . L ’ homme , lui , n ’ est rien , ou plutôt ce qu ’ il est , il doit le devenir et cela , il y parvient dans son rapport à l ’ autre et au monde . »
Je n ’ ai pas les compétences requises pour commenter plus en détail ce tableau ( la pose , le vêtement , le décor , les teintes …) et comprendre tous les messages exprimés de façon allégorique . Les lettrés de l ’ époque étaient formés à leur lecture , comme nous le sommes , nous Compagnons , à celle des symboles sur nos couleurs . C ’ est une question de langage et donc d ’ apprentissage et de partage . Mais pour revenir à cette fameuse canne , je ne sais pas non plus si les rénovateurs du compagnonnage se sont inspirés de celle-ci pour créer celle d ’ Aspirant en 1943 , inexistante jusqu ’ alors . En tout cas , la ressemblance est troublante …
Quoiqu ’ il en soit , évolutions technologiques obligent , les itinérants n ’ ont plus besoin de recourir à un peintre ( Pompeo Batoni et d ’ autres s ’ en étaient fait une spécialité ) pour rapporter des souvenirs de leur voyage à la maison . Ni même
© Droits réservés . de trouver un photographe : le selfy y pourvoit tout autant , la réalité ( hélas pas toujours esthétique !) remplaçant désormais le décor codé !
Jean Mopin Île-de-France la Franchise du Devoir
Compagnon maréchal-ferrant
1 - In Le Blanc , Charles , Histoire naturelle de la traduction , p . 39 , Les Belles Lettres , 2019 .
# 324 / Décembre 2022