Est-ce qu’ il ne s’ agit pas plutôt des images de la honte? Des images à bannir en quelque sorte? Je me sers d’ une petite étude de cas pour vous introduire dans mon 19 ème siècle. Mais je pense que notre 21 ème siècle se reflète assez bien dans ce siècle qui est un siècle du regard, un siècle de l’ œil. Mon long 19 ème siècle correspond en quelque sorte avec l’ instauration de la guillotine en tant qu’ instrument de punition capitale et l’ essor de la photographie. En tous cas, de la libéralisation de la photographie en tant que pratique artistique. J’ essaie d’ inclure toute cette iconographie entre deux appareils, entre deux mécaniques, et surtout entre deux obturateurs. Il est question aussi d’ escamotage: donner à voir, mais en même temps, cacher quelque chose. Je me sers d’ un conte insolite et cruel de Villiers de L’ Isle-Adam qui s’ appelle Le secret de l’ échafaud publié pour la première fois dans le Figaro du 23 octobre 1873 et repris en plusieurs éditions par la suite. C’ est un conte extrêmement bien documenté. Ce n’ est pas le premier conte, où Villiers de L’ Isle-Adam parle de décapitation. L’ auteur, est un lecteur avide de presse, il côtoie des médecins, c’ est quelqu’ un d’ extrêmement curieux, assistant lui-même, à en croire Léon Blois, en spectateur éclairé à des exécutions publiques. C’ est donc quelqu’ un qui sait très bien de quoi il parle. J’ essaie de résumer un peu la froideur analytique de cette histoire qui raconte l’ étrange discussion qui a lieu entre deux compères, le Docteur Alfred Velpeau et le Docteur Couty de la Pommeraie. Tous les deux ont un dialogue franc empreint de terminologie médicale. Dans une prison, ce dialogue nous familiarise avec les dernières recherches menées sur les décapités. On va comprendre par la suite le sens de cette exhaustivité lugubre. Le Docteur Velpeau voulant faire une sorte d’ offre à la Pommeraie, condamné à mort, lui demande de cligner trois fois de suite la paupière de son œil gauche d’ un simple appel après sa décapitation. Ce serait le signe irréfutable censé dissiper les doutes dans lesquels le corps médical était plongé depuis quelques décennies, à savoir si une tête pouvait survivre une fois détachée du tronc. L’ expérience s’ achève par un laconique décevant: « c’ était fini ». Une fin marquant l’ impuissance du supplicié à donner satisfaction aux demandes de Velpeau. Elle se clôt sur une forme de cynisme littéraire. Je pense ici notamment à la métaphore lexicalisée du Docteur Guillotin telle qu’ on lui a attribuée – parce qu’ on a encore raison de douter: « Je ferai sauter les têtes en un clin d’ œil ». On voit comment cette métaphore lexicalisée du Docteur Guillotin, le clin d’ œil effectif refusé par Couty de la Pommeraie semble apporter un cinglant démenti. Je me sers un peu de ce conte cruel et fantastique de Villiers de L ' Isle-Adam, pour poser justement cette question de principe: qu’ est-ce que ça veut dire « Mourir en un clin d’ œil. »? Le nom de Velpeau, pour le lecteur de 1873, ne pouvait pas laisser indifférents les lecteurs de Villiers de L ' Isle-Adam. Puisqu’ il s’ agit d’ une grande personnalité de la médecine française. C’ est un brillant chirurgien à l’ hôpital de la charité. De 1834 jusqu’ en 1867, jusqu’ à la fin de sa vie, il officie à l’ Académie de Médecine. Il est élu également à l’ Académie des Sciences en 1843. Pour faire court, Alfred Velpeau est une sommité du monde médical qu’ il était de toute façon impératif d’ immortaliser. Son parcours a été extrêmement fulgurant. C’ est un enfant précoce qui a un sens inné de l’ observation. Il va apprendre les rudiments de la médecine à Tours où il va être un peu le protégé de Bretonneau qui l’ initie aux secrets de l’ épidémiologie, à l’ usage de la digitaline notamment. Il va se jeter tel Curtius dans ce gouffre qu’ on appelle communément Paris. Il va entrer dans cette grande capitale pour mieux s’ imprégner du savoir médical. On sent tout de suite chez lui un esprit encyclopédique à qui rien n’ est étranger. Il connaît les anévrismes, les paralysies, les adénites, les accouchements, les maladies des yeux, du sein, les pansements, les trépanations et pour finir sa grande passion: l’ anatomie chirurgicale. Il va multiplier les publications, les articles et un livre qui va « créer l’ histoire », en quelque sorte, en tout cas une pièce très importante dans l’ histoire de la chirurgie française: Nouveaux éléments de médecine opératoire. C’ est un ouvrage très moderne à l’ époque. C’ est un peu le catéchisme de tous les aspirants en chirurgie et un livre en quatre tomes. Un atlas l’ accompagne. Venant du domaine de l’ histoire
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