prématurée, pourrissement. La mort sent mauvais? Comment s’ en débarrasser [ Amédée, Ionesco, 1953 ] autrement que par la performation d’ un système linguistique désincarné? En sa ronde bosse, mon crâne a vu mes premiers rapports au sexe, il a vu la main fouisseuse, il a vu le corps qui exulte, il a vu la vie qui fait son travail. « Arrivé aujourd’ hui au midi de ma vie » [ La Div Com, Dante ], je me retourne, je lève les yeux au ciel, je regarde la base et le sommet d’ un étrange parcours, je « rêve d’ une vie nouvelle, à chaque seconde recommencée », à chaque seconde que je fantasme, que je suis tendu vers, à chaque seconde, un sursaut d’ espoir quand le corps, lui, en ses tensions même, parle de déficit, d’ usure, d’ inclination, de fatigue. Sous mon crâne cranant, « j’ ai embrassé l’ aube d’ été » [ Rimbaud ]. Depuis une trentaine d’ années, j’ ai vu évoluer les cabinets de curiosité en une suite de cadres comprimant des corps abimés, une enfilade d’ écrans emboîtés les uns à la suite des autres. Si j’ avais douze ans aujourd’ hui, j’ irais dénicher le secret des alcôves, l’ amour des dieux chers à Ovide, les sur-males et les amazones, sur un site pornographique. Je verrais les emboitements, les gymnastiques, les contorsions, les gros plans des vulves et des verges, les rougeurs et les moiteurs, les humeurs, les bouches torves, et j’ entendrais les cris. Je n’ aurais aucun mal à comparer ça à la douleur, à la torture, à la souffrance. Je n’ aurais pas conscience que ces corps se prostituent, qu’ ils sont là pour me divertir, et qu’ enfin je puisse en jouir, seul, pour le moins. Si j’ avais été adolescent en 1902, je serais allé dans une petite rue de Mons, j’ aurais frappé à une porte, une dame m’ aurait accueilli et moyennant un écu de 5 francs, je me serais retrouvé dans un salon à choisir parmi des filles à moitié dévêtu celle qui m’ aurait accompagné dans une chambre à l’ étage. Quelques années plus tard, je serais devenu soldat et j’ aurais vécu la Grande Boucherie. Aujourd’ hui, il y a sur nos écrans beaucoup de cadavres et tout autant de corps entre baisés mais vous en conviendrez, il est absolument malvenu de montrer deux corps qui s’ aiment dans le plus simple appareil quand des séances de dissections passent comme une lettre à la poste. « Mais maman ils ne sont pas vraiment morts? Non mon chéri c’ est du cinéma. Ils font semblant. » Puis: « Mais maman, ils ne sont pas vraiment en train de faire l’ amour? Non mon enfant, ils sont en train de baiser parce que le sexe en action ça excite et ça rapporte. » Un siècle nous sépare de ces deux modes de monstration mais le régime n’ a pas changé, le régime des corps est toujours le même: celui du contrôle absolu [ Deleuze( 1992)]. Il est absolument interdit de se balader nu ou de faire l’ amour dans un espace public et de montrer à la télévision des appareils génitaux, au nom de la morale qui est la notion la plus irrationnelle qui soit, il est interdit de vendre une partie de son corps contre du sexe pour un temps donné et d’ en exiger l’ emploi par une rémunération quand 75 % des Belges sont salariés, il est vivement recommandé sous forme d’ injonctions publicitaires diligentés par les services publics de mourir dans une chambre d’ hôpital et de prendre soin de son corps, de penser à ses obsèques, de souscrire une assurance-vie et de ne pas se suicider, il est interdit aux familles d’ enterrer le corps de leur proche dans une forêt, dans un jardin d’ enfance, dans la terre des origines, il est interdit de manger ses morts, de faire l’ amour avec, il est interdit de ne pas indiquer aux autorités compétentes l’ heure, le jour, l’ origine d’ un décès qui nous est proche, il est interdit enfin de s’ appartenir corps et âmes, puisque, nous venons de le démontrer, l’ âme pas plus que le corps, n’ ont d’ importance, car s’ ils en avaient, nous fabriquerions avec des monstres, des monstres assoiffés de sens et de signes, des monstres subversifs, qui en une nuit de tempête [ PI, Wilcox, 1956 ], nous dévoreraient tous pour nous permettre de renaître, oui, de renaître à la Vita nuova, la vie nouvelle.
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