Brumaire Numéro 24 - Page 3

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Lundi 14/09/2020

Dossier de la semaine

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Analyse non exhaustive de la situation géostratégique avec la Turquie

L’émergence de la puissance turque dans la région orientale de la méditerranée était à craindre, au moins à attendre depuis quelques années.

Ce qui arrive aujourd’hui aurait dû être scénarisé par les chancelleries concernées. Chypre, depuis la chute des chevaliers de St-Jean à toujours été une cible turque, la Grèce également et la Syrie fait partie des « terres d’origine de l’empire ottoman »

Quand on décrypte un minimum la dialectique d’un homme politique, hégémonique comme Erdogan, il est important de le faire avec des livres d’Histoire et des cartes, mais aussi avec un livre de comptes.

Je serais tenté de penser que les recherches d’hydrocarbures et de gaz, en ce moment, ne sont qu’un prétexte à la confrontation ! La Turquie est dans l’OTAN, elle ne peut donc pas attaquer la première un « Allié » mais elle a réussi à pourrir le fruit. Elle a tenté d’intégrer l’Union Européenne, certainement pour faire de même mais n’y est heureusement pas arrivé. Son plan B, la confrontation.

Qu’elle soit politique, commerciale ou militaire, Erdogan en a besoin pour exister sur la scène internationale comme le grand champion musulman sunnite jouant dans la cour des grands, quitte à jouer des coudes pour se faire une place. Les discours provocateurs du dirigeant sont assez éloquents.

Sa position dominante sur les dossiers syriens et libyens fait penser, à juste titre, que la Turquie à la main et peut ainsi faire valoir ses prérogatives sur l’ensemble des acteurs de la partie qui se joue en Méditerranée et au levant. La gestion des migrants étant l’une de ses pièces maîtresses.

« Continuez à nous mettre des bâtons dans les roues et vous serez submergés par les réfugiés retenus chez nous » ! nous avons vu le désastre provoqué en 2015 lors de la grande vague de migration orchestrée par Ankara pour faire pression sur l’Union Européenne.

Il faut savoir que, suivant les résultats qu’elle obtient en Libye, Ankara serait en mesure de répéter à l’envie, ce scénario catastrophe. L’intérêt pour Erdogan est assez clair, dominer l’Europe, d’une manière ou d’une autre (mais surtout économiquement) et faire revivre l’empire ottoman pour survivre.

La position de l’Europe sur la situation au sud est extrêmement divisée. Au nord, les pays baltes, la Pologne sont terrifiés par l’ogre russe et ne veulent pas entendre parler de ce qu’il se passe au sud. Les roumains ne savent pas s’ils préfèrent être envahis par les russes ou les turques, la Bulgarie, la Grèce et Chypre sont quasiment en conflit ouvert avec la Turquie. Les pays centraux ne se sentent pas concernés, l’Allemagne est terrifiée à l’idée de bousculer trop fort la communauté turque et provoquer un véritable tsunami sociétal, l’Italie essaie de se sortir du marasme économique gigantesque dans lequel elle est, notamment grâce aux différents contrats commerciaux avec Ankara, l’Espagne, considère être trop occupée par le Coronavirus et les flux de migrants africains, via la Ceuta au Maroc. Seule, la France à prit le sujet très au sérieux et s’est presque vu engager un bâtiment de guerre de la Marine Nationale, en mission OTAN, contre des navires turcs. Ce jour-là, Erdogan aurait presque réussi son pari, sans compter sur l’extrême sang-froid de l’équipage de la frégate Courbet.

Nous le voyons bien, RT Erdogan s’en donne à cœur-joie au vu du manque de réaction coordonnée de l’Union européenne et avance ses pions sur le théâtre le plus disputé de l’Histoire des civilisations.

Plusieurs choses manquent principalement pour freiner les dessins du nouveau sultan turc.

1. Le manque flagrant de clairvoyance des chancelleries européennes sur les options disponibles face à la Turquie.

2. Un manque flagrant de volonté politique pour envoyer un signal fort (quel qu’il soit) à Erdogan, permettant de stopper sa politique agressive.

3. L’OTAN est bien embarrassée par le trublion turc. L’alliance à encore besoin de la 2ème armée (en volume) face à un potentiel conflit ouvert contre la Russie, mais surtout, les pays qui composent cette alliance

Recep Tayyip Erdogan et Emmanuel Macron le 5 janvier 2018 à Paris

Crédit : LUDOVIC MARIN / POOL / AFP

sont en grande partie les mêmes qui sont divisés sur les priorités européennes. L’OTAN n’est donc plus qu’une coquille vide, inutile car totalement désunie et surtout gangrénée.

4. Les USA sont en période électorale et n’ont que faire des bruits de bottes en Méditerranée pour le moment. Leur préoccupation majeure aujourd’hui est dans le pacifique et en mer de Chine. Considérant que la Russie peut être occupée un temps par l’OTAN.

A cela peuvent s’ajouter d’autres facteurs régionaux important comme la déstabilisation de la domination française en Afrique de l’ouest et du centre, par les russes (coup d’état au Mali), ce qui laisse encore plus de champ libre aux turcs pour poser ses jalons et pourquoi pas, à terme, être en position de force lors de futures négociations avec la Grèce et/ou l’UE sur la redéfinition des frontières maritimes et l’exploitation du plateau continental.

La France aurait un coup majeur à jouer en faisant d’une pierre, deux coups, en Libye. En effet, la Libye est devenue LE théâtre majeur en Afrique, concernant directement la sécurité européenne (faut-il encore que l’UE sache ce qu’est la sécurité et la sûreté !). Personne n’attend aujourd’hui, à ce que la France intervienne militairement au cœur de ce conflit, déjà très compliqué aussi, en mettant un coin en plein centre des enjeux (Syrte), en s’installant de manière solide et durable, elle mettrait d’accord tous les protagonistes de la partie. De plus, elle réaffirmerait sa puissance auprès des pays du G5 Sahel en proie au doute après le coup d’état du 18 août, sur la capacité de la France à détecter les dangers venant de l’extérieur ou de l’intérieur. Elle montrerait que de tous les pays européens, elle est bien le seul à avoir l’envergure d’une puissance mondiale, message également envoyé aux Russes et par ricochet, aux Chinois. Elle aurait alors les coudées franches pour discuter avec tout le monde (comme avant), pour calmer les esprits et revenir à un état diplomatique apaisé (si tant est que le monde veuille s’apaiser !)

L’Europe y gagnerait un vrai pays leader et la Turquie reverrait ses ambitions à la baisse car possiblement échaudée par l’audace d’un tel coup stratégique et tactique. Avec une Europe unie derrière l’un de ses membres puissants, la Turquie n’aurait certainement plus les mêmes capacités de nuisance et se verrait certainement même, isolée un peu plus sur la scène internationale.

Il ne faut cependant pas enlever plusieurs points importants dans toute situation stratégique régionale ; la volonté de faire la guerre.

Comme dit plus haut, la Turquie attend certainement d’entrer en conflit avec certains pays de l’Union Européenne. Cela ne fait presque aucun doute. Ce besoin de conflit est principalement animé par des intérêts économiques (comme très souvent) car, la Turquie est en proie à une forte récession systémique, liée à des choix de politique intérieure malheureux. La livre turque s’est effondrée, une dette qui s’élève à plus de 240 milliards de dollars, une inflation hors de contrôle (plus de 12%) et la banque centrale turque ne pourra pas alimenter artificiellement très longtemps l’économie en injectant de l’argent qu’elle n’a plus.

Erdogan a besoin de trouver de nouvelles sources de revenus, mais surtout, a besoin de réveiller le sentiment islamo-nationaliste, pour cacher un peu plus son échec économique et repartir sur d’autres bases, en recréant un « empire ottoman ». La politique hégémonique du président turc a refroidi bon nombre d’investisseurs étrangers depuis 2016, ce qui a accéléré l’affaiblissement économique du pays. Sans économie, pas de guerre possible. Or la France, dans l’union, est en mesure de tenir bien plus longtemps, un conflit ouvert avec ce pays, c’est aussi la raison pour laquelle, seule la France peut être l’arbitre de la situation dans la région.

Mathieu Faucomprez, General Manager, PSD CONSULTANT