parole d’expert observatoire des mémoires
le point de vue
de francis eustache
La mémoire est plutôt synonyme de passé,
quel lien faites-vous avec le futur ?
Il est vrai que, pour tout un chacun, la mémoire
est associée irrémédiablement au passé. Pour-
tant, nombre de travaux en neurosciences
nous montrent qu’elle est tournée vers le
futur. Ainsi, les patients qui ont des troubles de
la mémoire ont, certes, des difficultés à récu-
pérer leurs souvenirs, mais ils ont aussi une
difficulté à se projeter dans leur futur person-
nel. De même, les études d’imagerie cérébrale
montrent que les réseaux cérébraux impliqués
dans la mémoire autobiographique et dans la
projection dans le futur sont en partie com-
muns. Leurs mécanismes de fonctionnement
sont aussi très proches.
En quoi la mémoire nous aide-t-elle
à anticiper le futur ?
Notre cerveau est résolument prospectif. Selon
nos aspirations, nos objectifs du moment pré-
sent, selon le contexte qui s’impose à nous
également, nous nous orientons vers nos pro-
jets, vers notre futur. Mais notre mémoire du
passé – connaissances, savoir-faire, souvenirs
– alimente notre mémoire du futur et participe
ainsi à notre imagination, à notre créativité et à
nos prises de décision. La mémoire est donc un
voyage dans le temps unissant présent, futur et
passé dans des boucles interactives incessantes.
Les nouvelles technologies représentent-
elles une menace pour notre mémoire ?
Elles constituent une chance pour la mémoire,
car elles donnent un accès facile à de multiples
connaissances et permettent des interactions
francis eustache
sociales. En revanche, son utilisation inconsidé-
rée – mal maîtrisée ou mal encadrée – notam-
ment chez les plus jeunes, peut conduire, par
des mécanismes diversifiés, à malmener et à
appauvrir notre mémoire, et tout particuliè-
rement notre mémoire du futur, support de
notre discernement et de notre libre arbitre.
Si vous deviez résumer cet ouvrage
en quelques mots ?
Il nous donne deux grands messages : il définit
la mémoire du futur, précise ses fondements
scientifiques et insiste sur son importance
dans une perspective pluridisciplinaire, dans
la lignée des autres livres issus de l’Observa-
toire B2V des Mémoires. Cet ouvrage collectif
met l’accent sur la fragilité de cette mémoire
du futur – une puissance fragile, en quelque
sorte – et pointe quelques mécanismes qui la
mettent à mal.
Quelles sont les principales leçons à tirer
pour préserver notre mémoire dans le futur ?
Préserver la mémoire du futur obéit aux
mêmes règles de prévention que d’autres
formes de mémoire (voir aussi l’ouvrage Les
troubles de la mémoire : prévenir et accom-
pagner). En plus, la mémoire du futur est très
liée à nos capacités d’attention et de décision.
Il faut donc se protéger – et protéger les plus
jeunes – des sollicitations incessantes liées,
notamment, à l’utilisation exacerbée des nou-
velles technologies de l’information et de la
communication, qui place l’individu en situa-
tion de tâches multiples et réduit ses capacités
de concentration.
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Francis Eustache, neuropsychologue
et président du Conseil scientifique de
l’Observatoire B2V des mémoires,
répond à nos questions.