B2V OCTOBRE 2018 | Page 15

parole d’expert observatoire des mémoires le point de vue de francis eustache La mémoire est plutôt synonyme de passé, quel lien faites-vous avec le futur ? Il est vrai que, pour tout un chacun, la mémoire est associée irrémédiablement au passé. Pour- tant, nombre de travaux en neurosciences nous montrent qu’elle est tournée vers le futur. Ainsi, les patients qui ont des troubles de la mémoire ont, certes, des difficultés à récu- pérer leurs souvenirs, mais ils ont aussi une difficulté à se projeter dans leur futur person- nel. De même, les études d’imagerie cérébrale montrent que les réseaux cérébraux impliqués dans la mémoire autobiographique et dans la projection dans le futur sont en partie com- muns. Leurs mécanismes de fonctionnement sont aussi très proches. En quoi la mémoire nous aide-t-elle à anticiper le futur ? Notre cerveau est résolument prospectif. Selon nos aspirations, nos objectifs du moment pré- sent, selon le contexte qui s’impose à nous également, nous nous orientons vers nos pro- jets, vers notre futur. Mais notre mémoire du passé – connaissances, savoir-faire, souvenirs – alimente notre mémoire du futur et participe ainsi à notre imagination, à notre créativité et à nos prises de décision. La mémoire est donc un voyage dans le temps unissant présent, futur et passé dans des boucles interactives incessantes. Les nouvelles technologies représentent- elles une menace pour notre mémoire ? Elles constituent une chance pour la mémoire, car elles donnent un accès facile à de multiples connaissances et permettent des interactions francis eustache sociales. En revanche, son utilisation inconsidé- rée – mal maîtrisée ou mal encadrée – notam- ment chez les plus jeunes, peut conduire, par des mécanismes diversifiés, à malmener et à appauvrir notre mémoire, et tout particuliè- rement notre mémoire du futur, support de notre discernement et de notre libre arbitre. Si vous deviez résumer cet ouvrage en quelques mots ? Il nous donne deux grands messages : il définit la mémoire du futur, précise ses fondements scientifiques et insiste sur son importance dans une perspective pluridisciplinaire, dans la lignée des autres livres issus de l’Observa- toire B2V des Mémoires. Cet ouvrage collectif met l’accent sur la fragilité de cette mémoire du futur – une puissance fragile, en quelque sorte – et pointe quelques mécanismes qui la mettent à mal. Quelles sont les principales leçons à tirer pour préserver notre mémoire dans le futur ? Préserver la mémoire du futur obéit aux mêmes règles de prévention que d’autres formes de mémoire (voir aussi l’ouvrage Les troubles de la mémoire : prévenir et accom- pagner). En plus, la mémoire du futur est très liée à nos capacités d’attention et de décision. Il faut donc se protéger – et protéger les plus jeunes – des sollicitations incessantes liées, notamment, à l’utilisation exacerbée des nou- velles technologies de l’information et de la communication, qui place l’individu en situa- tion de tâches multiples et réduit ses capacités de concentration. 15 Francis Eustache, neuropsychologue et président du Conseil scientifique de l’Observatoire B2V des mémoires, répond à nos questions.